Menu Content/Inhalt
Accueil arrow Cours : arrow - SVT arrow Témoignage scientifique
Témoignage scientifique
Courrier adressé au collège Fromentin par M. Pierre Poilecot - écologue de la Cirad - sollicité suite à la parution d'un article sur les éléphants du parc Zakouma dans le numéro de Mars de la revue National Geographic (Consultable au CDI du collège). Les adresses pour le parc et la Cirad sont dans nos liens utiles. 
 
"Le Parc national de Zakouma refait "surface" depuis quelques  années. Il avait été oublié, certainement parce que le Tchad est quelque part oublié également. Et c'est bien regrettable. Pourtant, l'Union européenne, qui représente l'unique bailleur de fonds, agit depuis 1989 pour la sauvegarde de cette aire protégée. Cela a permis, par une succession de projets de conservation, de maintenir l'intégrité du Parc et de contribuer à une spectaculaire reconstitution des populations animales qui étaient, en 1986, considérées dans une situation catastrophique. L'article paru dans le National Geographic apportera, je l'espère, encore davantage pour la reconnaissance de ce sanctuaire qui demeure encore très mal connu tant des scientifiques que du grand public. Je ne veux pas insister sur le problème du braconnage des éléphants en général que vous devez connaître aussi bien que moi. Le massacre des éléphants au Tchad dans le Parc de Zakouma et sa périphérie, qui demeure un refuge pour cette espèce au Tchad, n'est pas nouveau mais il semble s'intensifier depuis les récentes dernières années malgré les mesures de surveillance mises en place et le remarquable dévouement des gardes. Les survols aériens conduits en août 2006, auxquels j'ai participé, ont permis de tirer une sonnette d'alarme car des informations nouvelles ont pu être révélées sur les activités des braconniers dans la zone adjacente du Parc, et particulièrement dans les corridors utilisés par les pachydermes lors de leurs "migrations" saisonnières vers le Nord (en direction de la Réserve de Faune d’Abou Telfan) et le Sud-ouest (vers la Réserve de Faune de Siniaka Minia).

Les éléphants du Tchad, comme ceux du Cameroun dans les zones de savane, ne sont plus que des petits porteurs. Il semble donc inconcevable que des hommes prennent des risques considérables pour tuer des animaux qui ne rapportent chacun que quelques kilogrammes d'ivoire: la viande étant abandonnée aux charognards. Ce ne sont pas les braconniers qui bénéficient le plus ce cette chasse illégale mais en premier lieu leurs commanditaires, puis toute une série d’intermédiaires à différents niveaux. Encore davantage inacceptable sont les marchés « ouverts » de l'ivoire dans la région de Khartoum ou des dizaines d'ivoiristes travaillent les défenses pour en faire des objets qui  sont bien sûr achetés, en particulier par une clientèle chinoise. De tels marchés existent également, par exemple, à Brazzaville en République Populaire du Congo, et en Egypte. Si l’ivoire ainsi travaillé provient principalement d’Afrique centrale, il ne fait pas de doute que celui prélevé au Tchad, pays frontalier avec le Soudan, suit les mêmes filières. Le conflit armé au Soudan, qui nécessite des moyens tant humains que financiers, tire avantage du commerce et l'ivoire, très lucratif, qui permet l’achat d’armes et de munitions, comme ce fut le cas, souvent, dans les guerres en Afrique. Si la guerre au Darfour est une menace pour les éléphants du Tchad, mais aussi pour ceux de toute l'Afrique centrale, elle est surtout un drame pour les populations civiles et indirectement pour l'environnement dans lequel les réfugiés survivent.

La conservation d'une aire protégée comme le Parc de Zakouma, de superficie relativement réduite (3000 km) à l'échelle du continent africain, est étroitement dépendante de la stabilité politique du pays, que ce soit à cause de problèmes internes (conflits ethniques, tribaux, etc...) ou de conflits entre états pouvant  dégénérer à un niveau sous-régional. La survie des éléphants repose sur les populations humaines qui gravitent autour du Parc et donc sur un aménagement du territoire (dans lequel le Gouvernement et les autorités administratives  régionales et locales sont directement impliqués) qui permettrait de concilier utilisation de terres, "développement durable" (l'expression est à la mode) et mobilité des grands mammifères. Les éléphants effectuent des déplacements saisonniers, assez loin des limites du Parc (100 km) en saison des pluies et il est certain que la pression anthropique sur le milieu pénalise de plus en plus les mouvements des animaux ce qui, à plus ou moins long terme, risque d’engendrer des conflits homme-éléphant.

Une "façon pédagogique" pour une sauvegarde de l'environnement dans le cadre du Parc de Zakouma serait peut-être de travailler sur cet ensemble d’éléments qui demeure réel au quotidien. Ces problèmes, qui sont mis en évidence dans le cadre de touts les projets de développement et de conservation autour des aires protégées, depuis plusieurs décennies, perdurent avec peu de solutions efficaces mises en œuvre.

Le lien entre "conflits armés et  ivoire" est unique car aucun autre animal ne participe indirectement à ce point à des tragédies. Si l'éléphant porte parfois préjudice aux agriculteurs ou aux éleveurs, il est pour les militaires ou les rebelles un « allié » dans les guerres civiles. Condamné par ceux qui utilisent la terre et qui produisent de quoi survivre, il est éliminé par d'autres pour que l’ivoire, une matière si noble, participe au commerce des armes et à l’extermination d’êtres humains dont une majorité de civils, de femmes et d’enfants. Il ne lui reste donc que très peu de place et d'espoir.

Je pense qu'il faut considérer le problème du braconnage dans toute sa gravité mais ne pas oublier celui de la gestion de  l'environnement qui abrite les éléphants. Si les éléphants ont besoin d'espace et de tranquillité, les habitats qu'ils fréquentent ont également besoin de la présence de ces grands animaux. Le Parc de Zakouma est un écosystème complexe, du fait d'inondations annuelles qui régissent l'occupation de l'espace par la faune et la régénération de la végétation.  L'équilibre actuel, dont on connaît très peu de choses, est  certainement fragile et il faut chercher à le maintenir. Le rôle des éléphants y est certainement primordial."
 
    Pierre Poilecot, Mars 2007 
 
< Précédent   Suivant >