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L'éléphant dans l'Antiquité
Par Jacques Desgraves (Agrégé de Lettres Classiques).
 
Animal exotique par excellence, l’éléphant n’a jamais cessé d’être présent dans l’imaginaire et la vie, civile ou militaire, des anciens Grecs et surtout Romains. Bien des raisons ont permis cette  rencontre géographiquement improbable, particulièrement les conquêtes vers l’Inde d’Alexandre le Grand au IVe s. av. J-C ainsi que le choc de Rome au IIIe s. av. J-C, d’abord contre le roi d’Epire, Pyrrhus, puis contre Carthage lors des guerres puniques, qui fixa durablement Rome sur la rive sud de la Méditerranée.
Du côté du vocabulaire…
Le vocabulaire grec, de son côté, ne connaît que le substantif éléphas, éléphantos. Il désigne plus couramment l’ivoire que l’animal proprement dit. Chantraine, dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque,  suggère qu’il pourrait  s’agir d’un emprunt fait au second millénaire avant J-C. en Asie Mineure « qui était à cette époque un centre florissant de l’ivoirerie ». Mais l’origine du mot demeure inconnue. Les monumentales statues chryséléphantines (faites d’or et d’ivoire) de Zeus à Olympie ou d’Athéna dans le Parthénon sur l’Acropole d’Athènes étaient parfaitement connues comme de grands chefs d’œuvre. Celle de Zeus ne se hissait-elle pas au rang des Sept  Merveilles du monde ?Image
 Le vocabulaire latin est plus riche et distingue bien l’animal de l’ivoire proprement dit. L’animal est même désigné par deux substantifs : l’un, directement emprunté au grec, elephas (ou elephans), elephantis, qui est passé en français moderne mais que l’on retrouve au Moyen Age à travers le terme disparu d’olifant (= petit cor d’ivoire) ; l’autre, plus rare,  barrus, barri : ce dernier, précise le Dictionnaire étymologique de la langue latine d’Ernout et Thomas « est attesté à partir d’Horace et a dû pénétrer avec les éléphants indiens amenés pour les jeux ». Bien sûr, il s’agit d’un mot formé par onomatopée, montrant que le cri de l’animal est bien connu ; il a survécu en français dans barrir / barrissement. Pour désigner l’ivoire (qu’il provienne ou non de l’éléphant), le latin disposait d’un substantif propre ebur, eboris, nom neutre comme tous les noms de matière,  à l’origine de notre mot moderne « ivoire », par l’adjectif substantivé au neutre eboreum. La trompe de l’éléphant, de son côté, était désignée par deux termes anthropomorphiques : brachium (= bras) et  manus (= main), soulignant ainsi l’originalité de cet organe mais aussi par le terme plus scientifique de proboscis, directement emprunté au grec et qui a donné le nom générique des animaux de la famille des éléphants, les proboscidiens, dont le mammouth faisait partie.
Si le mot grec recouvre deux notions différentes, l’animal et, par métonymie, l’ivoire, c’est que l’éléphant est moins connu. Dans le monde grec, voir un objet en ivoire est plus aisé que de rencontrer un éléphant : seuls les soldats macédoniens d’Alexandre, engagés dans les profondeurs de l’Empire perse, auront pu en témoigner. En revanche, dans le monde romain, l’éléphant a pu être rencontré de visu et de auditu, si l’on en juge par l’onomatopée de barrus, non seulement par des soldats au cours de très nombreux combats hors et même sur le sol d’Italie, mais aussi par la population de Rome lors de  jeux de l’amphithéâtre.  Ainsi l’animal conserve-t-il dans l’imaginaire des Latins, une existence propre qui ne le réduit pas au simple ivoire.
 
(illustration : Guerrier mycénien casqué. Ivoire découvert dans une tombe de la ville basse de Mycènes)
 
Les Grecs à la rencontre de l’éléphant.

Le premier auteur à mentionner l’éléphant est HERODOTE dans son Enquête : Darius, qui règne sur l’empire perse, recevait tous les deux ans un tribut  des peuples de l’est (Indiens, en particulier)  constitué entre autres de « vingt défenses d’éléphant » (III, 97). Dans sa description de l’Ethiopie, il précise : « Elle a de l’or en abondance, des éléphants énormes (il s’agit de l’éléphant d’Afrique, bien plus grand que celui d’Asie), de nombreuses espèces d’arbres sauvage, de l’ébène et des hommes d’une taille, d’une beauté, d’une longévité exceptionnelle ». (III, 114). La Libye d’Hérodote, terme générique des pays d’Afrique du nord, du Maroc à l’Egypte actuels, bien mal connue, accueille tout un bestiaire réel ou imaginaire dont le Moyen Age s’emparera abondamment : « Là vivent les serpents gigantesques, les lions, les éléphants, les ours, les aspics, les ânes cornus, les créatures à têtes de chien… ».
Le second auteur à traiter des éléphants est ARISTOTE. Selon le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio « la description (…) de cet animal est fort exacte et l’on a lieu de penser qu’il avait reçu des renseignements précis de quelqu’un des compagnons d’Alexandre ».
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C’est lors de l’expédition d’Alexandre à travers l’immense empire perse qu’eut lieu pour la première fois la rencontre des Grecs de Macédoine avec des éléphants des armées orientales, tout d’abord lors de la bataille de Gaugamèles (le 1er octobre 331 av. J-C.). Cette bataille décisive pour Alexandre, puisqu’elle mit en fuite le Grand Roi de Perse et lui ouvrit les portes de l’Orient, l’opposa à un groupe d’une quinzaine d’éléphants de guerre que Darius s’était sans doute procurés dans ses provinces de l’Inde (actuel Pakistan) mais dont la fonction était plus psychologique qu’efficace du point de vue militaire : c’était « l’arme secrète » destinée à ébranler le moral de l’adversaire.
 
(illustration : « Décadrachme de Poros », frappé à Babylone vers 323 av. J-C.
      Avers : Alexandre debout couronné par Nikè (la Victoire). En armes, il  tient à la main le foudre de Zeus.
      Revers : Un cavalier grec, Alexandre (? ) attaque un éléphant de guerre indien, celui de Porus ( ?)

La seconde rencontre des armées d’Alexandre avec des éléphants se passa lors de la bataille de l’Hydaspe (326 av. J-C.), qui l’opposa aux troupes du roi local Poros. Celle-ci fut plus décisive. Le choc fut terrible, en raison de la charge des éléphants du roi (leur nombre s’élevait à 200 environ, dont la moitié fut tuée par les Macédoniens équipés de haches pour trancher les jarrets et les trompes des animaux). A titre anecdotique,  PLUTARQUE raconte que Porus avait avec son éléphant les mêmes relations qu’un cavalier grec avec son cheval. La fin du combat est l’occasion d’une scène touchante, bien éloignée de la sauvagerie du combat  : « La bête montra une sollicitude pour le roi et une intelligence merveilleuses : tant que son maître fut en pleine possession de ses forces, elle le défendit vaillamment et repoussa les assaillants, puis, dès qu’elle le sentit faiblir sous l’avalanche des javelots et flèches qui le blessaient, craignant qu’il ne tombât, elle s’agenouilla lentement sur le sol et, saisissant avec sa trompe les javelots l’un après l’autre, elle les retira doucement de son corps » (Vie d’Alexandre, 60). En hommage à sa bravoure, cet éléphant reçut d’Alexandre le nom d’Ajax : il reçut de somptueux ornements, ses défenses furent garnies d’anneaux d’or et il le consacra au Soleil.
Revenu à Babylone, Alexandre, dit-on, choisit de faire tirer son char d’honneur par des éléphants pour rehausser le prestige de son triomphe.
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C’est d’ailleurs après la mort d’Alexandre en 324 av. J-C. que se développe un nouvel avatar de la légende de Dionysos, largement inspiré par l’expédition fabuleuse : depuis la Thrace grecque, Dionysos avait gagné l’Inde, qu’il conquit au cours d’une expédition mi-guerrière, mi-divine, soumettant les pays par la force des armes mais aussi par ses enchantements et sa puissance mystique. Il est représenté dans un cortège triomphal sur un char traîné par des panthères et des éléphants, à l’image d’Alexandre à Babylone.Image
On voit le même Dionysos, « récupérant » Ariane abandonnée par Thésée, juchée avec elle sur le dos d’un éléphant, preuve que l’association de Dionysos à l’éléphant est compréhensible par les contemporains.




Les éléphants de guerre dans les royaumes orientaux, après Alexandre.
 
Les premières captures d’éléphants d’Asie en vue de leur domestication furent sans doute réalisées dans la vallée de l’Indus au cours du IIe millénaire avant J-C.. Leur force, leur poids, leur intelligence, leur longévité firent que les hommes y virent de précieux auxiliaires pour les travaux agricoles et forestiers lourds. Malheureusement, leur utilisation pour la guerre s’imposa dans les armées des princes indiens, comme celle de Porus, et par voie de conséquence, chez les princes perses qui, n’en disposant pas sur leur territoire, se les procurèrent auprès des Indiens pour impressionner leurs ennemis.
 
(illustration :  Enlèvement d’Ariane par Dionysos sur un éléphant.Terre cuite grecque du Ier s. av. J-C.)
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Sorte de char d’assaut antique, l’éléphant de guerre est toujours un mâle, capturé dans la nature à l’état adulte car sa croissance lente aurait rendu trop coûteux l’élevage d’éléphanteaux. Son but tactique est d’effrayer les cavaleries adverses et de piétiner tout ce qui passe devant lui. Mais, passée la première surprise, il n’était pas invulnérable et son utilisation s’est avérée à la longue plus difficile que prévue. Ainsi, le cornac, monté à califourchon, était exposé aux flèches et sa monture, privée de guide, pouvait semer le plus grand désordre dans ses propres rangs. Par ailleurs, animal sensible, l’éléphant pouvait être facilement effrayé et rendu incontrôlable.
 
(illustration : Eléphant de guerre foulant aux pieds un guerrier galate)

Les monarques qui ont succédé à Alexandre en se partageant son empire, particulièrement les Séleucides, qui avaient hérité des terres les plus orientales de l’empire (de l’actuelle Turquie au Pakistan), ont largement utilisé les éléphants de guerre au point d’en faire l’emblème de leur dynastie. Ces princes se sont affrontés lors de grandes batailles en les utilisant. C’est à cette période que les éléphants ont souvent été équipés d’une cuirasse et d’une tour placée sur le dos de l’animal pour porter quelques soldats. De la trentaine de batailles ayant engagé des éléphants du IVe au Ier s. av. J-C., on en retiendra deux :
- La bataille d’Ipsos (301 av. J-C.) met en conflit plus de 400 éléphants et donne la victoire à Séleucos I contre son adversaire Antigone.
- La bataille de Raphia (217 av. J-C.) en Palestine, près de Gaza, oppose les 73 éléphants d’Afrique du nord de Ptolémée IV aux 102 éléphants d’Asie d’Antiochos III, plus gros et agressifs, mais ils  ne lui donnent pas un avantage décisif.
La plus grande difficulté était celle de l’approvisionnement en animaux venus de l’Inde. C’est pourquoi, les Ptolémées, qui règnent sur l’Egypte et en sont donc les plus éloignés, pensèrent employer des éléphants d’Afrique du nord, l’éléphant maghrébin, aujourd’hui disparu, plus petit que l’éléphant d’Asie et que celui d’Afrique tropicale dont il était issu.



Rome face aux éléphants de guerre…

… de Pyrrhus

Les premiers éléphants à parvenir sur le sol italien furent ceux de l’armée de Pyrrhus Ier, roi d’Epire, qui avait décidé de porter aide à Tarente, cité grecque d’Italie menacée par Rome. Ils n’étaient pas nombreux (une vingtaine, selon PLINE L’ANCIEN) mais épouvantèrent les Romains, mirent le plus grand désordre dans la cavalerie  et permirent à Pyrrhus d’emporter la bataille d’Héraclée en 280 av. J-C.
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… et des Carthaginois.

Dans le conflit qui a opposé pendant près de cent ans les deux grandes puissances qui se faisaient face dans la Méditerranée occidentale, Rome et Carthage, les éléphants payèrent un lourd tribut à la guerre, les Carthaginois demeurant persuadés qu’ils constituaient un atout considérable. Carthage en disposait facilement en Afrique du nord et en entretenait un grand nombre (plus de trois cents, estime-t-on). D’ailleurs, cette surexploitation fut à l’origine de la disparition de l’éléphant d’Afrique du nord. Mais, les Romains, d’abord surpris, comprirent  vite qu’ils étaient une arme peu fiable. Lors de la première guerre contre Carthage en Sicile, le romain Metellus, à la bataille de Palerme en 251, fit tirer flèches et javelots sur les éléphants qui, effrayés, se retournèrent contre leur camp. La centaine d’éléphants capturés furent conduits à Rome et exterminés dans l’amphithéâtre.
 
(illustration : Assiette avec éléphants, Capena, IIIe s. av. J.-C.)
 

L’audacieuse expédition d’Hannibal lors de la seconde guerre punique est demeurée célèbre par les récits des historiens anciens, particulièrement TITE-LIVE. Parti d’Espagne avec son armée, Hannibal marcha vers l’Italie du nord, osant faire passer ses éléphants à travers les Pyrénées, le sud de la Gaule et surtout les Alpes, pour surprendre les armées romaines à revers par le nord. Même si la majorité d’entre eux périt dans le passage du Rhône et des Alpes, ils inspiraient la crainte aux populations des régions traversées : « Les éléphants dans les routes étroites, dans les pentes rapides, retardaient beaucoup la marche ; mais leur voisinage était partout un rempart contre l'ennemi, qui n'osait approcher de trop près ces animaux inconnus » (TITE LIVE, Histoire Romaine, XXI, 35). A la bataille de La Trébie en 218, 38 éléphants survivants contribuèrent au succès d’Hannibal « Les éléphants, qui débordaient les extrémités des ailes, et dont l'aspect et l'odeur extraordinaire effrayaient surtout les chevaux, répandaient au loin le désordre. » (TITE LIVE, Histoire Romaine, XXI, 55). A la fin de la guerre, Carthage dut livrer à Rome tous ses éléphants et s’engager à ne plus en entretenir : « ils (les Carthaginois) rendraient aux Romains tous les transfuges, déserteurs et prisonniers ; livreraient tous les vaisseaux de guerre, à l'exception de dix trirèmes et les éléphants domptés qu'ils avaient; ne pourraient en dompter d'autres. » (TITE LIVE, Histoire Romaine, XXX, 37).
Par la suite, l’utilisation militaire des éléphants, tant dans les armées orientales qu’occidentales ne cessa de décroître pour des raisons de logistique : leur entretien était trop coûteux et leur utilisation souvent délicate. Mais leur force tranquille en imposait et trouva une utilisation dans les parades de vainqueurs ou les célébrations solennelles, comme en témoigne PLINE L’ANCIEN :  «Les premiers éléphants attelés qu'on ait vus à Rome sont ceux qui traînèrent le char du grand Pompée, triomphant de l'Afrique. On dit qu'anciennement Bacchus, triomphant de l'Inde vaincue, avait employé un pareil attelage (Hist Nat.,VIII,II, 1) (cf. plus haut). C’est ainsi que le nom de César apparaît sur des monnaies à l’effigie de l’éléphant, symbole de force.

Image(illustration : César symbolisé par un éléphant.)

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    (illustration : Un quadrige d’éléphants tire une statue de l’empereur Auguste divinisé)
 
 
 
 
Les éléphants dans l’amphithéâtre romain.
 
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Les déboires militaires auraient pu apporter un peu de répit aux éléphants de l’Antiquité : c’était sans compter avec la passion bien romaine pour les jeux de l’amphithéâtre qui commence assez tôt, dès le milieu du IIIe s. av. J-C. « On remarqua comme une preuve des progrès du luxe que, dans les jeux du cirque donnés par P. Cornélius Scipion Nasica et P. Lentulus, alors édiles curules, on avait fait paraître soixante-trois panthères d'Afrique, quarante ours et quarante éléphants ». (TITE LIVE, Histoire Romaine, XLIV, 18.).
 A l’époque impériale, la province romaine d’Afrique (actuel Maghreb) fournit des animaux sauvages  pour des spectacles  toujours plus nombreux et spectaculaires. Une mosaïque d’Ostie sur la place des Corporations informe de l’activité d’ un importateur d’animaux sauvages pour les jeux de l’amphithéâtre : elle représente un éléphant dont l’exotisme ne pouvait passer inaperçu au milieu de tous les comptoirs marchands en terre italienne.
PLINE L’ANCIEN dans son Histoire Naturelle témoigne par quelques anecdotes de ces combats engageant des éléphants dans l’amphithéâtre ; ainsi, ce curieux retournement de situation, mêlant cruauté et compassion d’une foule versatile :
« Sous le second consulat de Pompée [55 av. J-C.], lors de l'inauguration du temple de Vénus Victorieuse, vingt éléphants, ou selon d'autres sources, dix-sept, combattirent dans le Cirque contre des Gétules lançant des javelots. Un seul éléphant rendit ce combat extraordinaire. Les pattes percées de traits, il rampa sur les genoux jusqu'à ses adversaires, leur arracha leurs boucliers et les jeta en l'air. Ceux-ci retombaient en tournoyant, pour le plus grand plaisir des spectateurs qui y voyaient un tour d'adresse de l'animal et non un effet de sa fureur...Mais les éléphants offerts par Pompée, qui avaient perdu tout espoir de s'enfuir, implorèrent la pitié du peuple par des attitudes impossibles à décrire, comme s'ils se lamentaient sur eux-mêmes en gémissant. L'émotion des spectateurs fut telle qu'ils en oublièrent la présence du général et la générosité qu'il avait déployée en leur honneur : le peuple, tout entier, se leva d'un seul bloc en pleurant et lança des malédictions contre Pompée, qui d'ailleurs se réalisèrent bientôt. » (PLINE L’ANCIEN, Histoire Naturelle, VIII,7,1-2)
Progressivement, les exhibitions d’éléphants au cirque se font plus rares :
« Vingt éléphants com-battirent aussi pour le dictateur César lors de son troi-sième consulat [46 av. J-C.]. Ils avaient pour adversaires cinq cents fantassins et tout de suite après, il y eut un deuxième combat : vingt éléphants por-teurs de tour avec chacune soixante com-battants contre cinq cents fantassins et autant de cavaliers. Par la suite, sous les règnes de Claude et de Néron, les éléphants ne combattirent plus qu’ un à la fois pour le combat de fin de carrière du gladiateur ». (PLINE L’ANCIEN, Histoire Naturelle, VIII,7,1-2)
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(illustration : Denier d'argent à l’effigie de Caracalla, (surnommé Imperator Caesar Marcus Aurelius ANTONINUS PIUS Felix AUGustus Parthicus Maximus BRITannicus Maximus),  Rome, vers 212, frappé pour commémorer les jeux organisés pour célébrer sa victoire en Bretagne (Angleterre). L’éléphant symbolise la force et la longévité).
 

Le regard d’un encyclopédiste : les éléphants vus par PLINE L’ANCIEN.

Au livre VIII de son immense Histoire Naturelle, Pline l’Ancien,  a compilé toutes sortes d’observations faites sur les éléphants par ses prédécesseurs, en particulier Aristote, et offre un regard plein de curiosité, à défaut de discernement, et moins déprimant que celui du sort réservé à ces animaux à la guerre ou dans les jeux de l’amphithéâtre.
Dés les premières lignes, le ton est donné : «L'éléphant est le plus grand [des animaux], et celui dont l'intelligence se rapproche le plus de celle de l'homme; car il comprend le langage du lieu où il habite ; il obéit aux commandements ; il se souvient de ce qu'on lui a enseigné à faire ; il éprouve la passion de l'amour et de la gloire ; il possède, à un degré rare même chez l'homme, l'honnêteté, la prudence, la justice ; il a aussi un sentiment religieux pour les astres, et il honore le soleil et la lune» (VIII, I,1). Si ces observations prêtent à sourire et si le portrait de l’éléphant n’échappe pas au reproche d’anthropomorphisme, il n’en demeure pas moins que l’auteur a de l’empathie pour son sujet et que son immense curiosité le pousse à  admirer cet animal hors du commun.
Ainsi fait-il l’éloge de son intelligence, de sa docilité, de sa douceur : « L'éléphant a, dit-on, tant de douceur a l'égard de plus faible que lui, qu'au milieu d'un troupeau de menu bétail il écarte avec sa trompe les animaux qui sont devant lui, de peur d'en écraser quelqu'un par mégarde ; ils ne font du mal que provoqués. En raison de cette douceur, ils marchent toujours en troupe, et ce sont les moins solitaires des animaux. Entourés par de la cavalerie, ils mettent au milieu les malades, les fatigués, les blessés, et ils viennent tour à tour au premier rang » (VIII, VII, 4).Image
Les amours des éléphants font l’objet d’observations tout aussi curieuses : «Ils ont de la pudeur, et ne se livrent à la copulation que dans le secret. Le mâle est apte à la génération à cinq ans, et la femelle à dix. La femelle ne reçoit le mâle que tous les deux ans ; et seulement, dit-on, pendant cinq jours : le sixième, ils se baignent dans une rivière, et c'est alors seulement qu'ils rejoignent la troupe. L'adultère est inconnu parmi eux ; la possession des femelles ne suscite pas chez eux des combats cruels, comme chez les autres animaux ».
Signe d’une démarche plus encyclopédique que scientifique, Pline consacre les sept premiers chapitres de son exposé à des considérations psychologiques illustrées d’anecdotes. Il poursuit avec trois autres plus « scientifiques »  concernant leur répartition géographique (distinguant soigneusement l’éléphant d’Asie de celui d’Afrique), leur mode de capture et de domestication et termine par  une description de leurs caractéristiques physiques remarquables : peau, trompe, défenses : « Leurs défenses ont un prix énorme; c'est la plus riche matière pour les statues des dieux. Le luxe a trouvé un autre mérite dans l'éléphant : on est allé jusqu'à rechercher la saveur du cartilage de sa trompe, par la seule raison, je pense, que l'un se figure manger l'ivoire même. C'est surtout dans les temples qu'on voit employées les grandes défenses. Toutefois, Polybe a rapporté, sur l'autorité d'un petit roi appelé Gulussa, qu'à l'extrémité de l'Afrique, sur les confins de l'Éthiopie, elles servent de poteaux dans les maisons, et qu'on les emploie, au lieu de pieux, pour y faire des clôtures et parquer les bestiaux » (VIII, X, 4). Ce type de construction a été observé chez les populations préhistoriques utilisant des défenses de mammouth.
 
(illustration : Flavius Felix, consul en 428, Rome, ivoire d'éléphant.
Ancien trésor de l’abbaye de Saint Junien, près de Limoges.)

 
 
Bilan…

Bien sûr, les peuples antiques ne sortent pas grandis du sort qu’ils ont réservé à ces magnifiques animaux. Mais, à défaut d’excuse, on peut proposer quelques explications.
Ces sociétés, particulièrement Rome, sont très violentes, n’ont de considération que pour la force. Toutes les créatures jugées faibles ou inférieures, humaines ou animales (esclaves, prisonniers, animaux…), sont donc méprisées, considérées sans dignité, voire niées (ainsi l’esclave ne reçoit pas de nom) : les sociétés antiques sans esclaves n’existent pas. De telles conceptions ne peuvent pas favoriser le statut de l’animal, toujours considéré comme inférieur, simple auxiliaire de la violence de l’homme dans le cas de l’éléphant de guerre.
Par ailleurs, l’homme antique sait qu’il doit composer avec une nature dispensatrice de vie sans doute mais plus forte que lui. Il ne se sent pas le maître du jeu et les conceptions religieuses, par exemple, des premiers Romains, de type agraire, en témoignent : les numina, ces puissances supérieures, suscitent terreur et effroi et il faut les apaiser pour s’en protéger. Devant l’éléphant dont la dimension hors normes fascine et effraie tout à la fois, l’homme antique est partagé entre l’éloignement craintif (par exemple, celui des populations gauloises voyant passer les éléphants d’Hannibal ) et la violence destructrice qui lui permet de se croire le plus fort (dans les massacres de l’amphithéâtre) ou, à tout le moins, qui convertit l’animal en auxiliaire de sa propre violence (l’utilisation des éléphants pour la guerre). Mais nos sociétés modernes peuvent-elles leur faire la leçon ? La chasse effrénée aux éléphants faite aux siècles précédents, le braconnage insensé pour l’ivoire ont autant sinon davantage décimé les populations d’éléphants modernes que les pratiques des Anciens.
Ce sombre tableau peut quand même être adouci par l’effort des scientifiques grecs et latins, fait de curiosité et d’empathie, pour accueillir, s’ouvrir à l’originalité de la faune sauvage extra-européenne. ARISTOTE le premier classifie, rationalise l’observation : il fonde la démarche. PLINE L’ANCIEN, plus encyclopédiste que scientifique au sens moderne du terme, n’hésite pas à leur consacrer d’importants développements, parle avec bienveillance et admiration de ces grands animaux. Si l’anthropomorphisme de son propos prête à sourire, on ne peut complètement le lui reprocher, au risque d’un anachronisme facile : ces « savants » sont des pionniers, encore dans l’enfance d’une science alimentée par des sources difficiles à vérifier mais qui, naïvement sans doute, n’exclut rien.
… et perspectives médiévales.Image
Les descriptions et anecdotes de Pline, renforcées par les récits de voyageurs en Orient (Marco Polo…) et par le contact avec le Moyen Orient au moment des Croisades contribuèrent à alimenter le bestiaire médiéval. D’une manière surprenante, les représentations de l’éléphant qui ont tant séduit l’imaginaire des artistes du Moyen Age, sont bien attestées dans les églises romanes de France, particulièrement en Bourgogne (Sens, Vézelay, Souvigny) et dans l’ouest en Poitou (Poitiers), Saintonge (Aulnay). Cette introduction de l’éléphant dans les représentations chrétiennes romanes ne provient pas du monde juif (les textes de la Bible ne parlent jamais de l’éléphant car il était inconnu des Hébreux) mais bien plutôt de l’antiquité gréco-romaine.
 
(illustration : PERRECY-LES –FORGES Eléphants dans un décor végétal)
(illustration : AULNAY de Saintonge : Eléphants affrontés)
 
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« Ce qui a joué pour que les représentations de l’éléphant soient si nombreuses, comme pour l’emploi de l’ivoire, c’est la rareté, l’exotisme : l’éléphant est représenté à côté d’animaux du bestiaire fantastique (licorne, griffon, sirène). A Aulnay les éléphants sont accompagnés de l’inscription : HI SUNT ELEPHANTES (= voici les éléphants) », manifestant qu’il s’agit d’animaux peu connus. Bien qu’associés à des animaux fantastiques symbolisant le mal, « la proximité d’une luxuriante végétation fait de l’éléphant un des heureux habitants du paradis terrestre (…) On lui prêtait  le don de la bonne direction, la sagesse et avant tout la chasteté (conformément aux descriptions de Pline). C’est en même temps le symbole de la force inexpugnable, avec l’édicule qui le surmonte pour abriter le roi ou la reine, cela en relation avec le pion d’échecs oriental  où il représente la tour chargée de la défense royale. L’éléphant symbolise aussi le baptême, car sa femelle met bas dans l’eau d’un étang  et le mâle monte la garde pour mettre en fuite le dragon ». (O. BEIGBEDER, Lexique des Symboles). Le combat de l’éléphant contre le serpent /dragon (drakôn, en grec) peut provenir de Pline qui y fait allusion et a été « christianisé », le dragon représentant l’esprit du Mal comme le serpent de la Genèse.
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L' Occident a retenu de cet animal sa force, sa sagesse,  son intelligence et sa bienveillance légendaires. Nous voici loin des batailles et autres arènes sanglantes du monde antique…

(illustration : FOUSSAY (Vendée) Eléphant)

Documents consultés :

- CHANTRAINE, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, 1970.
- ERNOUT et THOMAS,  Dictionnaire étymologique de la langue latine,  Klincksieck, 1959.
- DAREMBERG et SAGLIO, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, article « Elephas » par S.REINACH.
- HERODOTE, L’Enquête, traduction A. Barguet, dans Historiens grecs, coll. La Pléiade,1964.
- PLUTARQUE, Vie d’Alexandre, traduction R. Flacelière, CUF, 1975.
- TITE-LIVE : Histoire Romaine, traduction Pessonneaux, coll. Panckoucke, Garnier, 1909.
- PLINE L’ANCIEN, Histoire Naturelle, Livre VIII, traduction E. Littré, Dubochet, 1848-1850.
- J-P CLEBERT, Dictionnaire du symbolisme animal, Albin Michel, 1971.
- O. BEIGBEDER, Lexique des Symboles, La Nuit des Temps, Zodiaque, 1969.

 
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