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"Quand j'étais vivant"

   "Quand j'étais vivant" , roman d' Estelle Nollet aux Ed. Albin Michel, Paris  2014, 273p.
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Compte-rendu de lecture par Eric Ploquin (cliquer ici pour lire tout le compte-rendu)
Le sujet du livre rejoint sur plus d'un point nos chères "Racines du ciel", tant les problèmes en Afrique en constitue le cœur. Les problèmes liés aux animaux et ceux liés aux hommes ne sont pas tellement dissociables, même si effectivement, de nos jours, leur lien est un peu à sens unique de dominants à dominés, les hommes étant en grande partie responsables des malheurs environnementaux sur ce continent. L'effet feed-back de cette détérioration ne saurait à terme n'être autre chose qu'une menace totale sur la planète : Nature et Humanité auraient pour l'heure à partager des liens d'un tout autre rapport. Dans la gente humaine existe un panel de comportements qui vont du dominateur absolu au plus compationel, chacun ayant en rapport avec son histoire et son contexte une conscience portée ou non à l'état d'éveil. Comme chez Romain Gary, on voit à l'œuvre dans "Quand j'étais vivant" les personnages qui courent à  l'accomplissement inéluctable de leur destinée, et on assiste à l'entremêlement de ces chemins, imbrication au sein de laquelle aucun génie, sauf parfois la chance, ne peut réellement lutter contre l'implacable logique de l'histoire. Les vies d'hommes sont évoquées en parallèle des vies d'animaux et pour peu qu'on leur prête âme (c'est le cas dans ce livre, et qui est confirmé par la stratégie même de narration), leur sort supporte une même fatalité souffrante...
 

...D'un point de vue littéraire, la comparaison n'est plus tout à fait de mise car le roman picaresque de Gary vibre d'une autre dimension historique et les enjeux de son récit sont décrit à la croisée des ruptures politiques de la décolonisation. Sans le comparer à l'art du prix Goncourt 1956, on peut dire qu'ici le souffle d'écrivain d'Estelle Nollet parvient à l'expression d'une juste et profonde sensibilité, notamment quand elle nous accroche aux aventures de quelques uns de ses personnages. Il y a des chapitres prenants où le combat des hommes (par exemple Harrison le propriétaire de la réserve, Juma le jeune Tanzanien albinos - 93 et suiv.) nous plongent dans une empathie troublante. Tous les passages de description de la nature, de la vie sauvage et de ses avatars avec les hommes notamment, sont également particulièrement bien rendus, comme les évocations des longues sécheresses, ou l'épisode de la pluie régénératrice (176), la figure du dictateur M'Banko. Le ressenti et l'évocation des odeurs et des paysages sont également, le plus souvent, très convaincant.

Tout comme la narration de Gary était structurée par la mise en abime du récit enchâssé dans la conversation entre St Denis et Tassin, Estelle Nollet, faisant intervenir le surnaturel ou le merveilleux, utilise un procédé de flash-back un peu artificiel. Peut-être y verrait-on là la faiblesse de son récit qui systématise à chaque fin de chapitre un retour au dernier temps du présent, celui où tous les principaux héros (hommes et éléphant) assistent à la projection du film de leurs vies. Le principe pourra apparaître comme un procédé plaqué, une facilité, tant certains enchaînement apparaissent alors comme laborieux et pesant. Cependant le fait de donner un statut à un "après-le-massacre" permet d'introduire un recul que l'auteure a pu vouloir pédagogique. Le fait aussi que ce recul rendu possible par l'intervention d'un surnaturel soit lui même remis en cause à la toute fin du roman - les projections sur l'écran s'arrêtent - peut apparaître comme un dernier avertissement ou la marque fatale d'un pessimisme définitif. Le temps du récit d'Estelle Nollet, faisant fi d'une chronologie linaire, incorpore des éléments narratifs anticipés et des retours en arrière qui peuvent là encore évoquer le fantasque baroque de la narration du roman de Gary.

Au niveau de la galerie des personnage, certains parallèles peuvent tout autant être esquissés mais qui ne retirent rien à la créativité de la benjamine : Harrison serait le Morel de l'histoire, endossant le caractère du "rogue", aventurier baroudeur un peu solitaire, avec moins de conscience Humaniste et d'engagement politique. Travis serait le pendant de Minna - présence féminine essentielle - même si son histoire est très différente et sa psychologie moins dense. M'Banko renvoie avec frayeur à un Waïtiri aux prises avec non plus la décolonisation mais l'histoire récente et sanguinaire  des massacre inter-ethniques de l'Afrique centrale. Le problème des traditions, évoqué dans le roman de Gary, est soulevé ici par le touchant personnage de Juma, nègre albinos dont le sort a moins à craindre de sa vulnérabilité naturelle que des menaces cruelles liées aux superstitions régionales. Aussi inventif, est le parti pris d'humaniser un des pachydermes de l'épopée : on suit le destin de Pearl, la femelle éléphant choyée par Travis et Harrison à l'égal de celui des autres personnages, et on vibre à l'évocation des aventures dans sa lignée. Le ranger Conrad - outre le nom de l'écrivain qui fut une référence avérée de Gary - incarne le fonctionnaire de la savane, mais aura en épilogue la charge du traître à la cause - acoquiné au vétérinaire Craig. Leur binôme machiavélique rappelle de loin les bas intéressements et le manque de scrupule d'Habib et de Vries. Le photographe Alan Copfield (197) fait épisodiquement penser - son apparition est brève - au journaliste Abe Field des Racines.
La dimension que privilégie Estelle Nollet dans la conduite de ses personnages est plus liée à la réalité du terrain. Avec moins de charge symbolique et  psychologique mais en traversant des scènes souvent cruelles, ils avancent de façon pragmatique et concrète dans leurs histoires respectives pour participer à un constat général, fatal et alarmant sur la conduite irresponsable de certains individus et l'avenir de la Naturet.
Indéniablement, sa connaissance du continent, surtout au contact de la nature et de la vie sauvage donne sa véritable force à son récit, tout autant que la force de conviction écologiste qui semble motiver son récit. Les contradictions et les horreurs présentées dans l'histoire, et qui ravagent la réalité de l'Afrique centrale actuelle, sont bien mises en regard, restituant subtilement une place de juste importance à la Nature et sa faune sauvage, particulièrement bien représentée par l'attachant et impressionnant éléphant.

Résumé :
Darren Carter, chasseur blanc fils d'un colon venu exploiter les mines d'Afrique, transmet sa réserve de chasse à son fils Harrison. Celui-ci vit une enfance africaine avec sa mère de substitution Tessia Ubantu et le fils de celle-ci qui devient son véritable ami d'enfance N'Dilo. Il part étudier en Angleterre et revient pour s'occuper de la réserve qu'il adapte à un tourisme moins prédateur, soutenu et aidée par Travis, la jeune américaine qui, séduite, est entre-temps devenue sa femme et par son fidèle ranger Conrad. Leur cercle s'agrandit avec Kileen que Travis souhaite aider malgré le challenge de son handicap lourd. Après la mort de Travis, tuée dans un acte de braconnage, Harrison supporte difficilement sa solitude. II recueille alors Juma un jeune enfant albinos en fuite après avoir été mutilé par des adeptes de superstitions traditionnelles.
Suite à des faits de braconnage, N'Dilo est emprisonné. Là, il rencontre le caïd M'Banko qui s'impose comme son protecteur. Plus tard, M'Banko est devenu un véritable chef de guerre, imposant sa loi et ses cruautés sur son territoire. Alors qu'il est son bras droit et passivement son complice dans certains massacres de population, N'Dilo se permet un reproche pour une de ses exactions sur une femme. M'Banko désavoue son protégé et lui fait subir la torture.
Harrison emmène Juma pour lui faire photographier Pearl et son dernier éléphanteau, mais là, ils tombent sur N'Dilo venant récupérer ses économies enfouies près d'une mare. Alors que l'ancien ami d'Harrison, armé, récupère son pécule, Harrison le suspecte d'être à l'affût pour braconner de nouveaux éléphants. En fait de retrouvailles, la méprise les conduit à un duel sanglant qui met fin à la vie des protagonistes : N'Dilo et Harrison et aussi, collatéralement Pearl et Juma. Alors que Narima qui tenait le foyer d'Harrison s'occupe des funérailles, Conrad et Craig s'inquiètent pour l'avenir de leur petit commerce basée sur une trahison à la cause sauvage : l'aide aux braconniers de la réserve…

Chapitrage :
p.7 Quand j'étais vivant
p.15 Quand les arbres vous veulent du mal - 11 février 1998 (massacre d'éléphants, mort de Travis, tuée dans le piège des braconniers)
p.25 Quand Harrison Carter et N'Dilo Ubuntu étaient amis - 1952-1957 (Leur enfance africaine, le viol de Tessia par un colon,…)
p.40 Quand Harrison était en Angleterre - 1957-1970 (Son adaptation. Cousine Lucy, sa disparition)
p.49 Quand on enterra Namutebi - 1958 (Namutebi Dié, mère de Tessia : ses funérailles. La mort de l'enfant métis de Tessia fruit du viol)
p.55 Quand Juma s'est enfui - Février 1998 (Enfance et amputation de Juma. Son évasion de l'hôpital, sauvé par Pearl)
p.69 Quand le bébé de Pearl fut sauvé - 1992 (Le sauvetage de l'éléphanteau (cf "Resqued" p.162), Travis "l'humanitaire" à l'école et créant une crèche p.84, Kileen enfant abandonnée et handicapée recueillie et éduquée par Travis)
p.93 Quand Harrison rencontra Juma - 26 février 1998 (La rencontre improbable du "Rogue" et de l'enfant démuni. Harrison, Conrad, Craig le véto infirmiers de la savane, Juma en apprenti)
p.121 Quand N'Dilo survivait - 1962 (N'Dilo obtient un arc du vieux sage Badim Balouk, commence le braconnage, l'aide d' Amin, se font prendre)
p.142 Quand N'Dilo était en prison - 1970 (La prison sordide, M'Banko le caïd, mort d'Amin et sortie de N'Dilo)
p. 159 Quand Pearl ouvre les yeux - 17 octobre 1970 (Sécheresse, 8-9 grossesses pour Pearl…, scènes du groupe matriarcal, anecdote d'éléphant au cours de la sécheresse de 1967 p.168)
p.171 Quand on attendait la pluie - 1967 (les hommes et les animaux dans l'épreuve de la sécheresse, l'arrivée rédemptoire de la pluie)
p.179 Quand Juma apprivoisa Tireli - octobre 1998 (Travis, Harrison et Conrad avec Craig pour sauver un bébé de Pearl (cf "Breath" p.263), la Mangouste Tireli recueillie par Harrison et offerte à Juma, Alors qu'ils ont endormi un léopard, un massacre important d'éléphants est annoncé par radio à Harrison…)
p. 197 Quand on trouva les braconniers - 1976 (Pistage de braconniers et récupération "forcée" de leur butin.
p.215 Quand Harrison découvrit le massacre - octobre 1998 (Constat du massacre d'éléphant - Harrison est désabusé - Il noit son amertume)
p. 224 Quand Harrison ne vit pas la panthère - 1979 (Harrison en expédition de sauvetage vers le camp d'un de ses lieutenants. Temps présent : Harrison fait le point sur l'aventure de N'Dilo et le force à raconter plus.)
p.240 Quand N'Dilo fut déchu - 1995 (M'Banko est devenu un véritable chef de guerre, N'Dilo son protégé. N'Dilo désavoué pui torturé par MBanko
p.261 Quand tout fut fini - 15 mai 1999 (Juma perd Tireli. Au cours d'une mission, Juma et Harrison tombent sur N'Dilo tout juste remis. Règlement de compte par méprise,et bain de sang final)
p. 271 Quand Harrison et Juma furent en terre - 21 1999 (Epilogue : Craig et Conrad sont en fait des traîtres à la cause…)