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Personnages principaux
Article qui propose une brève analyse des principaux personnages du roman (approfondissement de leur présentation dans la "liste des personnages")
 

Portraits des personnages principaux des "Les Racines du Ciel"

par Eric Ploquin

... ou lire la suite ci-dessous...

Rôle des personnages :

La force de la narration est telle que l'auteur s'attache à ses personnages, pour eux-mêmes. Gary ne laisse pas tomber un personnage après que celui-ci ait servi l'histoire, il use souvent des tirets ou de la parenthèse pour épiloguer sur son cas. Cela provoque bizarrement une impression de naïveté ! Exemple le récit de Fields (avec ses 3 côtes fêlées) 335

Cas de Fields

A son niveau, Fields reproduit envers Minna le comportement suspicieux du gouvernement à propos de Morel. Vers la fin du roman (447),  il reste incrédule sur l'engagement idéologique de Minna aux côtés de Morel, il lui prête des motivations purement physiques, voire sexuelles, complètement éronnées, projetées de ses propres fantasmes. De la même façon, Fields ou les gouvernants français n'arrivent pas à sortir de leur propre carcan pour dépasser le cliché de leurs interlocuteurs. La leçon que l'on peut imaginer à partir de cette analyse est que chacun, dans la société occidentale très compartimentée et formatée que Gary observe en connaisseur, est souvent prisonnier de lui-même, et qu'il aurait grand besoin de se trouver un éléphant pour ouvrir ses barrières...
Fields constitue un personnage un peu atypique puisqu'il est à la fois un personnage engagé dans l'aventure, à la fois il se situe en recul de cette aventure pour en être le spectateur privilégié - observateur photographe professionnel -  et à la fois il est Romain Gary par quelques références autobiographiques (voir livre de Paul Pavlowich "L'homme que l'on croyait" p. 61). Il incarne alors, au sein du récit, l'empreinte de Gary conteur, quand par exemple il annonce son intuition de ce qui va arriver dans l'aventure ! Que pense de plus l'écrivain qui est, à ce même moment, en train d'inventer le récit ?
D'après Paul Pavlowitch, Abe Fields est un peu un double de Romain Gary, observateur juif à New York, peut-être aussi au travers son besoin de féminité (369 aussi 391) ?

Cas du Baron 
 
Peux-t-on considérer le baron comme un double de Gary ? Peu pertinent, mais ce personnage récurrent de l'œuvre de Gary incarne ici un recul cynique qui n'est sans doute pas éloigné du mode de pensée de Gary à certains moments. Paradoxalement très distancié (alcool, mutisme) suite à une grande expérience des choses humaines ! Grandeur (noblesse, élégance, raffinement) et décadence (pets, vomissements, négligé). Etre bizarre, contradictoire, la seule certitude lisible à l'issu de son parcours humain atypique ou mystérieux : sa présence dans le camp de la défense de l'environnement (138).
(voir des analyses du personnages dans les ouvrages de Bona, Catonné, Gary lui-même - "la nuit sera calme". cf bibliographie proposée)

Cas de Waïtiri

Son discours est vraiment développé vers la fin (390,392,393) : il revendique une dynamique pour le continent africain, qui le placerait à jeu égal avec le monde "civilisé" et ne veut plus que l'Afrique passe pour un continent arriéré, peuplé de vestiges préhistoriques (les éléphants). Son objectif premier est d'éradiquer le mythe des éléphants et le concept paralysant et humiliant d'une Afrique qui serait le jardin zoologique des nantis des autres continents. Sa stratégie est habile et intelligente, il compte s'appuyer davantage sur les opinions occidentaux que sur celles des africains pas assez "éduqués". Il compte sur le sentiment de culpabilité des dominateurs blancs (395) pour donner de l'essor à son mouvement.

Cas de Fargue  et Tassin:

Fargue représente bien une façon de penser anthropocentrique, qui place l'homme en haut d'une pyramide sans penser qu'il repose sur les étages inférieurs, et qu'il y a un tout à considérer (62). Il refuse d'envisager la faillibilité de l'homme à cause du désespoir que cela induirait. Méthode Koué du positivisme ou aveuglement...
Antithèse de Fargue, Tassin prône l'existence d'une conscience humaine, d'une âme collective, de l'humanité comme un tout vivant, il a une conception globaliste de l'humanité (92). Il est largement inspiré du théologien et paléontologue jésuite Pierre Teilhard de Chardin, Gary s'en est lui-même confessé dans des entretiens. (voir aussi Morel ci-dessous) (Sur la philosophie de Teilhard, voir quelques sites dans les "liens utiles" proposés)

Cas de Minna :

Ce personnage est issu d'une "humanité perdante, victimes et bourreaux, souvent démunis et désespérés. (...) jouets abandonnés d'un Dieu absent" (Pavlowitch 180)
à 23 ans (115) cette allemande blonde est serveuse au "Tchadien" (ch3, 24 & suiv.) (154) C'est une femme ambigüe : enfant (fragile), maternelle (protectrice), séduisante, putain, passionaria, victime, naïve, aguerrie...
Son histoire est tragique : ses parents (père prof d'histoire naturelle) ont été tués dans un bombardement à Berlin. Recueillie par un oncle, elle travaille dans un boite de nuit. A la libération elle tombe amoureuse d'un russe, mais celui-ci, muté, décide de déserter vers la France pour conserver son couple. Dénoncés par l'Oncle, Minna retourne à son emploi, puis par l'intermédiaire d'un pianiste, elle part "excercer" à Tunis. De là, "blonde et en statut irrégulier" elle aura le profil pour l'emploi au Tchadien. Elle a une liaison avec Morel. Elle a du mal à exister pour autre chose que ce qu'elle inspire physiquement aux hommes, pourtant elle trouve dans le combat de Morel la quête de ses vraies valeurs humaines et affectives (469- 471). Elle épouse Forsythe à la fin de l'histoire. (359-471)

Cas du gouverneur :

Du point de vue de la métropole, le Gouverneur est au sommet de la pyramide coloniale locale. Dans l’absolu il n’a pas d’idéal sauf le status quo. Son discours est celui d'un réactionnaire attentiste (152) : il place l'homme au dessus de la nature et considère la défense des animaux comme de la misanthropie, comme s'il s'agissait de concurrence entre les espèces. Son avis est surtout motivé par une défiance envers les agitateurs marxistes anti coloniaux (152-153). Il y a une psychose des états - y compris français - qui lui fait considérer le "phénomène Morel" comme un leurre, dissimulant des évènements majeurs. Aux yeux du gouverneur et des autres pays, le combat écologique  est trop naïf pour qu'on puisse l'accréditer en tant que véritable "mouvement". Le gouverneur tente de le déconsidérer en insistant ironiquement sur les termes excessifs employés par la presse pour évoquer la cause de Morel. A la fin du livre sa position semble évoluer (464)...

Cas du capitaine Habib :

Libanais, repreneur de l'Hotel Bar Le Tchadien à Fort Lamy, Trafiquant d'armes (20, 147). Habib est un cynique, pragmatique sans idéal, profitant de la vie sans questionnement. Il considère inutile et vain toute entreprise d'infléchir un cours des choses porté par une nature humaine à son image. Il est dubitatif et ironique vis-à-vis de Waïtiri autant que de Morel (173). Il a rencontré Waïtiri alors que celui-ci était député, pour fournir des armes à ses "points d'appui" (177). Après l'explosion de son convoi illicite d'armes, ne pouvant se rendre au Soudan - aussi à cause de la santé de De Vries son jeune amant (177) - il a rejoint le maquis de Morel comme une planque providentielle. La narration de la traîtrise de Robert Duparc fait le jeu du cynisme de Habib, qui exulte dans le box des accusés (213). Lors de la fusillade pour son arrestation, il joue un jeu lâche et veule, mettant l'enjeu de sa vie bien au-dessus des considérations politiques, indépendentistes ou écologistes des uns ou des autres. A la fin du procès il est condamné mais s'enfuit et redémarre des activités de trafics illicites.

Cas de Morel :
 
Morel est à l'image des personnages mythiques, plus défini par les réactions qu'il sollicite chez les autres personnages que par la description même de son propre parcours. (On pense à DonJuan, à Achab...) Il impose un point de vue auquel tout l'entourage romanesque ne peut se soustraire. Ici, vu le foisonnement des personnages, le panel est large. Le sentiment de Minna envers Morel relève tout autant de la compassion et de l'identification que de l'amour. Celui d'Ornando puis, plus finement, celui de Fields relève d'une révélation. Il y a ceux qui adhèrent - d'emblée ou progressivement - aux propositions de salut de Morel (Minna, Peer Qvist, Forsythe, St Denis, Laurençot...), ceux qui les refusent parce qu'elles sont contradictoires avec ce qui leur donne chacun leur contenance : Combat révolutionnaire et ambition personnelle pour Waïtiri - Pouvoir colonial pour le Gouverneur et son administration - Engagement dans la foi religieuse pour Fargue - Domination prédatrice pour Orsini. Il y a dans cette deuxième catégorie à nuancer entre la non adhésion, la rivalité philosophique et le combat frontal suivant les intérêts qui sont remis en causes. Seul Tassin semble rester en observateur, il semble intéressé et compréhensif vis-à-vis de l'urgence du combat écologique, cependant il apparaît distancié, comme ayant pour lui-même un point de vue supérieur (61).