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Construction narrative
par Eric Ploquin

La construction de ce roman est surprenante ; à la première lecture, elle peut déconcerter. Cependant nous pensons qu'elle donne sa particularité épique et baroque au livre, et contribue à le rendre vivant, rythmé et attachant. Voici une série de notes de lecture regroupées sous différents thèmes abordant les questions de structure.

Au delà d'impressions relevées, le présent article vise à défendre, en l’explicitant, la conception rapsodique du roman dans la mesure où elle sert de façon vivante une piste - sinon un projet - philosophique et le foisonnement littéraire d’un homme éclectique aux préoccupations prémonitoires. Souhaitons que cette conception du récit, ainsi mise à jour, contribue à faire appréhender au lecteur, à travers sa manière originale de conteur, le créateur lui-même.


Le chapitrage

La découpe des chapitres n'est pas en adéquation avec de quelconques ruptures narratives : il semble que le lecteur ne doit pas voir dans le chapitrage de quelconques repères liés à la narration, pas plus que des jalons structurels particuliers. Ne s'agit-il  pas davantage de respirations au fil du récit ? voire au fil de l'écriture, car dans les deuxième et troisième parties, les chapitres sont beaucoup plus fournis, comme si Gary était mieux au cœur de son épopée et avait soudain plus de verve, plus longue haleine...
- Au fil des premiers chapitres (jusque vers 120), la narration est assez sinueuse : il s'agit bien du récit rétroactif de toute l'affaire que St Denis fait à Tassin. Cependant, certains chapitres ne sont plus situés à ce second degré de narration et l'action affleure alors au premier degré (vers les ch 14 - 15 - 16).
- Le découpage du chapitre 25, également, ne colle pas avec une quelconque configuration narrative. En fait, il y a plusieurs de ces configurations : un regard extérieur décrit le trio (Morel - Idriss - Habib) puis Habib évoque ses acolytes, dont Orsini qui lui-même s'exprime au sujet d'Idriss... Le tout étant peut-être encore le fruit du récit de St Denis... ? Là-dessus aucun indice ne le confirme au sein du chapitre.

Les niveaux de narration

Il semble que la première partie soit conçue comme le récit de St Denis à Tassin. La deuxième partie est équivoque, car jamais il n'est fait mention du dialogue entre les deux hommes. Plus que cela, St Denis se trouve cité comme protagoniste de l'histoire (248). On retrouve clairement la situation narrative du début du livre au chapitre 32 (283).

Les données de St Denis pour son récit sont souvent des propos de "deuxième main" : des paroles rapportées lors du procès ou d'auditions ultérieures. L'auteur y fait parfois explicitement allusion ou non. Par exemple, lors du récit du retour d'expédition, les étudiants veulent se venger de Morel mais la vigilance de Korotoro s'avère salvatrice : cet épisode, St Denis semble le tenir de l'audition de Forsythe par Schölscher (302).

Il y a plusieurs conversations entremêlées avec des mises en abîme. (voir l’article sur ce procédé)
Celle de Tassin et St Denis qui a lieu après l'épilogue de l'affaire, la plus importante, qui vraisemblablement contient toutes les autres.
Celle de Schölscher et Minna qui a vraisemblablement lieu avant le procès,
Celle de St Denis avec Minna
Celle de Babock avec Minna
etc.


Au ch13, lors de la description d’Ornando, la question se pose de savoir qui est réellement le narrateur – qui connaît son « sujet » au point de retracer ses moindres pensées - et quel est son statut en se permettant cette formulation : « il sut éviter de penser » [ne serait-ce qu’une seconde, à cette saloperie nucléaire] » ? (87)



Les temps relatifs de la narration

    a) la virtuosité

- La saga de Morel est rapportée par St Denis à peu près de façon chronologique, mais il existe des échappées à la succession systématique des évènements. St Denis fait parfois parler les personnages de l’histoire, et ceux-ci anticipent le récit du narrateur titulaire. C'est par exemple le cas dans le chapitre 15 où Minna remercie St Denis d'avoir fourni vivres et médicaments à Morel, alors que l’on suit dans le chapitre 16 puis 17 la version de St Denis qui explique ses objectifs et les recherches qu'il a du entreprendre pour trouver la trace du chef de bande et lui apporter un soutien en quinine et en munition.
C'est aussi le cas lorsque St Denis  livre des précisions, anecdotes ou détails divers en les ponctionnant dans l'épilogue du procès, dont on ne sait juste que des bribes, sinon qu'il existe et que l'on suivra le cours de l'histoire jusqu'à son ouverture...

- L'enquête de Schölscher entamée au ch 3, après la disparition d'Habib et De Vries (25) comprend l'interrogatoire de Minna qui aura de nombreuses résurgences au cours du récit. Cette enquête est mise en abîme au sein du récit de St Denis à Tassin, cela est explicite au début du chapitre 4. L'interrogatoire Minna-Schölscher réapparaît aux Ch 27 & 28. La narration s’occupe alors de suivre le personnage de Minna, nonobstant le temps de l'action précédente et le contexte du chapitre. Pour décrire la jeune femme, on quitte la situation du rendez-vous avec Morel pour une scène ultérieure avec Schölscher - peut-être avant le procès ? En fait le récit fonctionne à la manière d'une mise en abyme où l'aventure de Minna est racontée au premier degré, flanquée de digressions où Minna commente elle-même a postériori son aventure dans un dialogue avec Schölscher (188, 194). En fait, l’interrogatoire de Minna par Schölscher est assez difficile à situer dans le déroulement de l'affaire. Sur ce point, le seul indice est "après la disparition de d'Habib et De Vries" (25). Il pourrait avoir eu lieu suite à la découverte du traffic d’Habib, puisque dans un premier temps Scölscher semble enquêter précisément sur ce personnage (ch3) ou bien lors de l’arrestation finale.
Tout cela est-il tiré du récit de St Denis à Tassin ? le seul indice sur ce point remonte à la page 29, au début du Ch 4, car rien par la suite n'y fait plus référence.


- Au cours du Ch28, il est difficile de réaliser à tout moment la logique d’enchaînement des interlocuteurs car les changements sont rapides, abrupts et parfois virtuoses quant aux repères de lieux et de temps mélangés :
Après l'épisode du professeur Ostrach, Minna dialogue avec Schölscher, puis on l'écoute au procès final lors duquel elle fait revivre les histoires de captivité que Morel lui a racontées. Parfois c'est Morel qui prend la parole pour raconter à Minna, parfois ce sont ses camarades de captivité qui parlent à Morel qui racontent à Minna qui rapporte au tribunal - dans cette scène où le point du récit est donc anticipé pour raconter une histoire qui lui est antérieure ! - sans oublier encore une fois que tout ce récit est sans doute l'œuvre de Saint Denis s'adressant à Tassin !!!

A cela s'ajoute le récit annexe de la vengeance de Morel à la plantation Duparc, le tout enveloppé dans une scène parenthèse puisque Minna est en fait en tête à tête avec Schölscher ! Puis on enchaîne avec le personnage de Schölscher qui lui-même nous livre en anticipation l’épilogue de l'aventure (il ne peut se situer alors dans la conversation avec Minna ?) puis c'est Fargue qui entre en scène, puis Forsythe en un autre lieu autre temps, puis Peer Qvist qui nous explique les "racines du ciel", puis Morel qui revient avec l'anectode du passage chez Isr Eddine... avant de revenir enfin aux propos de Minna à Schölscher ! Pourrait-on parler de climax narratif ?

Il est patent d'observer que Gary se glisse dans la peau de tous ces personnages et au travers de tous les échelons de narration avec une aisance qui laisse pantois, et parfois déconcerte... Le fil de sa narration est bien mis à mal, mais l'élan du récit, la richesse des personnages et de l'aventure tiennent le lecteur en haleine, tout ballotté qu'il est par les multiples points de vue narratifs.

    b) Les techniques

Dans les "racines du ciel", Gary utilise des techniques de récit proches des techniques cinématographiques. Bien sûr le flash back structure tout le roman, mais le procédé inverse, plus original, est aussi présent : on pourrait le désigner par les formulations « Message avancé », « Balise anticipatoire », « Echappée narrative », « Anticipation éclair » ou « Forward flash »... Il consiste à sauter le cours du temps pour entrevoir, par bribes, un passage de l'épilogue ou anticiper des scènes à venir. Plusieurs justifications peuvent être avancées à ces séquences.
- Cette technique permet de relancer le suspens... exemples :
- Il est question d'un incident majeur sur le Kuru : sans en connaître la teneur, on apprend qu'il aurait pu révéler leurs divergences entre Waïtiri et Morel... (218).
- idem pour le "commando sur Sionville", préannoncé sans explications (233).

- Cette technique permet de livrer au lecteur la psychologie de certains personnages sans attendre ses apparitions en fonction des évènements de l'affaire. Lpar exemple, le personnage de Minna est décrit dans plusieurs contextes : son passé pré-africain, le "Tchadien", l'équipée de Morel, le procès, son marriage avec Forsythe. Souvent ces épisodes sont livrés par le biais de ses entrevues avec Saint Denis, Babock puis Schölscher, mais aussi dans l'anticipation de ses interrogatoires lors du procès.

Il y a parfois des récits annexes, qui naissent du foisonnement de personnages et de la richesse de ceux-ci. On assiste alors à des digressions sous forme d'échappées, rapidement conduites vers leurs épilogues pour ne pas se laisser entraîner par le bavardage et par souci de ne pas laisser gratuitement . Exemple : 
    - On apprend l'ultime entrevue post africaine de Fields et Qvist, juste avant la mort de ce dernier (342).
    - Pour raconter la scène de la capture de l'équipe à Morel par la troupe de Waïtiri , juste après la fusillade sur le Kuru, Gary est obligé de faire un bond dans le temps pour expliquer a posteriori ce qui s'est précisément passé : Morel a été sauvé par Fields à son insu, grâce à l'impact professionnel du photographe sur Waïtiri qui a interdit aux étudiants la liquidation du leader écologiste. Comme on l'a vu, cette figure de narration est récurrente chez l'auteur. Ici, Gary va plus loin car, nous replongeant dans le temps de l'action, il nous fait revivre la scène où Fields rejoint le groupe des étudiants sans être au courant du contenu de la conversation désormais connu du lecteur. Il y a dans ce passage anodin une subjectivisation de la narration, qui fait qu'une scène peut être montrée de plusieurs façons, selon qu'elle est racontée par les différents personnages. Ce qui brouille un peu les choses dans le roman, c'est que la narration de cet épisode est impersonnelle, alors que l'anticipation qui explique que Morel a été sauvé, est raconté par Habib qui donne sa version des faits (385)...


L'art du "conteur"


- Comme cela a été évoqué, il apparaît difficile de discerner si l'action est en prise directe avec le lecteur que nous sommes ou bien si l'action est elle-même le récit d'un des protagonistes qui racontent. En fait pour analyser ce roman il convient de clarifier l'intrication des conversations et d'étudier l'art du conteur. Gary entre dans la peau de ses personnages pour se faire conteur au sein du récit. Ces mises en abîme font éclater la fonction d'écrivain en de multiples points de vue. Là seul, se trouve le fil structurel qui donne toute la puissance aux différents acteurs et justifie leur omniprésence. À ce propos, il semble exister un échange osmotique entre l'auteur et les protagonistes de l'ouvrage : il leur prend leur chair pour raconter, en même temps qu'il projette en eux de sa propre histoire (voir éléments autobiographiques).

- En général, c'est la proximité des sujets qui dicte l'enchaînement des séquences et le choix du narrateur. Suivant les besoins du récit qui englobent la sensibilité de l’auteur, le développement de l'action passe d'un narrateur à l'autre, avec parfois des jonctions entre les versions - un reprend où l'autre en est resté. L'idée du récit est forte, la trame bien construite, les idées des personnages et leurs langages bien caractérisés, le déroulement semble beaucoup plus rapsodique, toute continuité linéaire étant du même coup mise à mal.

- Il y a cependant un certain souci du suspens dans la narration. Le procédé - qui consiste à dévoiler quelques bribes de l'épilogue d'une action par un personnage tiers puis à revenir au récit premier en suivrant progressivement jusqu'au moment où l'action  rejoindra effectivement son point d'achèvement, là où des jalons de dénouement ont été posés - est utilisé à plusieurs reprises, mais insuffisamment pour mettre fin au suspens. Par exemple, vers la fin du roman, bvvffnalors que l'on suit Morel et ses compagnons sur la route du retour du lac Kuru, le lieutenant Sandien dialogue  avec Fields à propos de l'affaire résolue, mais sans nous apprendre toute la vérité sur le sort de Morel qui reste en suspens dans le récit depuis un moment (457). Le dénouement ne viendra que plus tard et pour l'heure on reprend le fil de l'histoire là où elle en était restée, c'est à dire sur la route éreintante du retour du Kuru vers les monts Oulés, au moment où sans le savoir l'équipée s'apprête à rencontrer la colonne du lieutenant Sandien !

- Le même procédé a été utilisé lors de la jonction de Minna Forsythe et Morel, mais il correspondait plus à un besoin d'exposer des points de vue respectifs des personnages que d'entretenir un véritable suspens : en effet, au Ch 25 le trio Morel Idriss Habib avance vers un lieu de rendez vous (169)... qui pourrait bien être un piège (174)... On ne sait que quelques chapitres plus loin de quel rendez vous il s'agit. En fait cette occultation ne sert pas vraiment le suspens car les personnages savent vers où ils se dirigent, et le rendez vous a déjà été "préparé" par Minna et Forsythe dans la partie précédente. Ce passage est semé de digressions et flashes back, notamment les pensées d'Habib à propos de Waïtiri. 

- Le récit présente parfois des digressions qui peuvent paraître superflues. Le lecteur a alors du mal à suivre quel est le point de vue exposé, l'exacte position du narrateur... A la description de personnages islamiques annexes (249), la verve rapsodique du conteur rend confus la narration par excès de contenu et imprécision formelle.
 
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