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Entretiens radiophoniques (2)

2e entretien

transcription E. Ploquin 
PG - Le personnage central des "racines du ciel", je le rappelle, c'est Morel : ancien déporté, ancien résistant, il a connu l'esclavage, la servitude, mais en même temps il a compris la valeur phénoménale de la liberté. Alors il est parti pour le Tchad défendre les éléphants contre l'extermination, parce que les éléphants, à ses yeux sont la plus grande masse de liberté vivante sur terre.
Je voudrais rappeler aussi que les "racines du ciel" ont eu le prix Goncourt, que ça a été un triomphe, triomphe de librairie - on en a vendu un peu plus d'un demi million d'exemplaire à travers le monde,  ce qui est considérable -  mais vous me disiez, Romain Gary, que malgré cela, à l'époque où le livre est sorti, il a été légèrement compris de travers, tout simplement parce que personne, à ce moment là, n'avait le sentiment d'urgence, de la nécessité de défendre l'environnement humain. Ce qui confirme ce que je disais l'autre jour, à mon avis les grands écrivains possèdent le don de voyance.
RG - Oui, vous savez, il s'est passé des choses étonnantes avec les "racines du ciel", exemple ainsi que je vous l'ai dit je les ai écrit en 53 et le livre est paru en 56. En 58 j'ai commencé à recevoir des lettres de 20 30 pages d'un monsieur en Afrique qui me disait que c'est une rencontre extraordinaire entre Morel et ces personnages du roman et lui-même Raphaël Matta, parce qu'il était en Afrique, il était... je ne sais pas comment... "eaux & forêts" ou garde chasse je ne pas exactement, je ne me souviens plus... et il défendait les éléphants. Il défendait les éléphants contre les exterminations, par tous ses moyens et il m'a écrit des lettres. Les lettres étaient tellement dans le cadre des "racines du ciel" que j'ai cru à un canular. J'ai cru qu'un de mes anciens copains qui était resté en Afrique après la guerre me faisait marcher comme on dit, parce que c'était trop beau pour être vrai. Et puis un beau jour j'ouvre le journal et j'y lis que Raphaël Matta a été tué par les tribus parce qu'il défendait les éléphants contre les chasseurs de ces tribus. Et déjà bouleversé par cette notion, je reçois en plus la visite de la femme de Raphaël Matta et d'un de ses amis, un journaliste, qui me raconte… qui m'apporte des papiers, un livre, qui me raconte la vie de Matta qui avait fait déjà en même temps que le livre est sorti, mais personne ne le savait à l'époque, c'était en Afrique, et déjà défendait les éléphants. Là-dessus Match publie l'aventure de Matta qui était extraordinaire, les armes à la main, et bien figurez vous que depuis lors, chaque fois que l'on écrit quelque chose sur les "racines du ciel", on écrit que j'ai été inspiré pour le personnage de Morel, par le personnage de Raphaël Matta qui avait réellement existé et il n'y a… moi je n'ai jamais nié puisque les dates sont là, qui prouvent que ce n'est pas le cas mais c'est à peu près impossible maintenant de faire cette légende. Et il faut bien vous dire que Matta n'a pas été influencé par les "racines du ciel" pour défendre les éléphants, il le faisait en même temps. Il ne connaissait pas le livre au moment où il le faisait. C'est seulement après qu'il ait lu le livre qu'il a pris conscience, si vous voulez, de la chose qui a peut-être agrandi son action et son personnage. Mais ce sont là des coïncidences : qui aurait pensé qu'il y avait un monsieur en Afrique qui, les armes à la main, défendait les éléphants contre les chasseurs. Aujourd'hui l'extermination d'éléphants dont on vient d'interdire la chasse au Kenya, complètement, périodiquement vous avez sur des communiqués moqueurs où on vous explique que les éléphants se multiplient trop vite et qu'il faut les décimer […?…] ils déciment les récoltes etc. et que toutes les histoires sur la disparition des éléphants sont fausses, et bien figurez vous que cet été pour Time Life, j'ai été amené à faire une grande enquête, un très long article, une préface de 30 000 mots pour un livre d'images sur les espèces en voie de disparition. Parmi eux figurent évidemment les éléphants. Tout ce qu'on dit sur le fait qu'ils se multiplient, croissent et prospèrent, est un mensonge éhonté dont le but est de faciliter la chasse aux trophées et à l'ivoire. Et au cours de mon enquête sur les espèces menacées de disparition j'ai vu de véritables horreurs. Vous savez, nous nous conduisons, les chasseurs soviétiques et canadiens se conduisent comme les derniers des salauds, il n'y a pas d'autres mots, avec l'appui officiel de leurs gouvernements. L'extermination des baleines est une monstruosité absolument, excusez moi là encore une fois d'employer les mots…il n'y a pas d'autres mots… c'est dégueulasse, c'est absolument dégueulasse ! Le massacre des bébés phoques, je ne me place pas sur le plan simplement humain - quelqu'un qui a regardé dans les yeux d'un bébé phoque au moment où il est tué, à mon avis s'il n'est pas traumatisé pour la vie, c'est un candidat pour les S.S. vous savez - et l'extermination des espèces, à l'heure actuelle, à mon avis, est une preuve irréfutable de la condamnation de l'humanité à la disparition par ses propres faits. Et ce sont des enquêtes - lisez les enquêtes de Cousteau là-dessus - nous nous conduisons comme d'abominables babouins imbéciles et criminels envers le milieu dans lequel nous vivons. Dans quelques années, dans 10 ans, la Méditerranée sera une mer morte et je vous dis que le processus est ir-ré-ver-si-ble ! Par exemple pour Fos, à l'heure actuelle, les gens de bonne volonté, déjà hautement compétents - et j'en parle en connaissance de cause puisque un des hommes qui s'en occupent c'est un de mes camarades d'escadrille - et il fait des pieds et des mains pour faire des études sur la protection de la Méditerranée en raison de la création du complexe industriel de Fos. Ils voient plus ce qu'ils peuvent faire. L'histoire des boues rouges […?…] de la Corse est un petit truc. Moi je vous le dis, dans 10 ans, 12 ans, c'est à une année près, la Méditerranée est une mer morte. L'océan Atlantique en a pour 20 ans. Les organismes marins sont en train de disparaître. L'équilibre de la nature dans l'Atlantique et le Pacifique est déjà rompu, les espèces qui vivent en symbiose n'ont plus de quoi se nourrir. Le déversement des essences et huiles et mazout dans la mer continue d'une manière impunie et, je ne parle pas pour les océans, en ce qui concerne la Méditerranée,  il n'y a plus rien à f… enfin, on peut peut-être encore retarder le processus mais à moins d'une reconversion de la civilisation, la création d'une civilisation nouvelle, vous savez combien c'est peu probable, la Méditerranée c'est foutu et on ne le dit pas, et nous avons un gouvernement et nous avons des pays de la plus haute et de la plus ancienne civilisation comme l'Italie… Vous pensez que l'épidémie de choléra de Naples qui a eu de tels échos dans les journaux, y'a eu 25 morts, bien sûr c'est tragique sur le plan humain, mais c'est qu'un tout petit signe or les "racines du ciel", évidemment à cet égard - et ça m'a beaucoup blessé, ça m'a marqué - ça a été pris comme un roman, bon un très bon roman à succès etc. et le problème essentiel que j'avais littéralement pressenti, parce que je n'avais accès à aucune source d'information et on a cru que j'inventais tout ça dans un but de dramatisation et cet aspect est passé complètement inaperçu. Personne à propos des "racines du ciel" n'a parlé de la protection de la nature, de la défense de l'environnement etc. Or c'est la question de vie ou de mort pour l'espèce humaine. Alors évidemment, j'ai été un peu peiné, c'est le moins qu'on puisse dire, résultat en est que j'ai systématiquement refusé depuis toutes les interviews à l'époque sur les "racines du ciel". Parce que j'ai commencé… y'a rien qui est plus désagréable pour un monsieur que de devenir un espèce de radoteur qui répète toujours le même truc qui finalement dit : "Ah je vous l'ai dit, je vous l'ai dit, je vous l'ai dit !"  Mais enfin… Je vous l'ai dit !
PG - Il y a un personnage tout à fait extraordinaire, moi j'ai une grande tendresse pour lui, c'est le journaliste américain Abe Fields…
RG - Ah oui le photographe, parce qu'il y a un autre journaliste qui est une peau de cochon qui s'appelle Ornando . Oui moi j'y tenais beaucoup au personnage de Fields, ce type qui se réfugie avec ses reportages, sur la sensibilité par la caméra, qui dresse entre lui et l'horreur du monde l'œil glacial, objectif, indifférent de la caméra dans l'espoir de s'endurcir lui-même. Je n'avais pas eu l'idée au départ du livre et il m'est venu en cours de route, ça m'arrive très souvent avec les romans.

Cette année là le Kuru connaissait une de ces terribles sécheresses qui frappent parfois l'Afrique. Le 22 juin, vers midi, l'avion à bord duquel le reporter américain Abe Fields prenait des photos, survolait le lac Kuru où se tenait une extraordinaire concentration d'éléphants.Couché sur le ventre dans le nez de l'appareil, Fields prenait cliché sur cliché d'un des plus dramatiques reportages de sa carrière Toute la région désertique à l'est du lac était couverte de bêtes agonisantes ou qui luttaient encore pour atteindre les eaux du Kuru. Les cent cinquante kilomètres (…) de piste étaient parsemés de carcasses et lorsque l'avion descendait au ras du sol, des centaines de charognards se levaient dans son sillage pour retomber aussitôt avec une lourdeur molle. Des buffles en masses compactes se tenaient longuement immobiles dans la poussière rouge, levant à peine la tête au passage de l'avion, pour s'ébranler ensuite à nouveau : ils laissaient chaque fois derrière eux des bêtes affaissées qui ne pouvaient plus suivre, mais qui essayaient encore de se lever avec ce mouvement spasmodique des pattes qui ressemblait déjà à l'agonie ; la piste était couverte de taches fauves immobiles et, dispersés sur toute la région depuis les marécages à sec du Bahr Salamat, leur lieu de retraite habituel en saison sèche, les éléphants affluaient vers le Kuru par groupes isolés, ou s'arrêtaient brusquement, laissés sur place par l'effondrement de leurs forces. Soulevée par les troupeaux encore en marche, la fameuse poussière rouge de la région, si épaisse parfois que le soleil s'y réfléchissait, rendait le travail du photographe particulièrement difficile. Fields ne connaissait rien à la faune africaine et était à peu près incapable de distinguer un buffle d'un tapir, mais il savait que le public était toujours particulièrement touché par la souffrance des bêtes et il était sûr de tenir là un beau sujet, ce qui l'exaltait. Pour mieux expliquer aux lecteurs les raisons de ce prodigieux exode des troupeaux vers le Kuru, il avait photographié successivement les lits des principaux bahrs et lacs des environs, le fond craquelé du Mamoun, celui d'Yro et les marécages de Bahr Salamat qui découvraient sur des dizaines de kilomètres leur nudité géologique, évoquant une de ces visions d'une autre planète dont le public était toujours si friand. Au-dessus du Bahr el Din desséché, son pilote était descendu assez bas pour lui permettre de photographier une centaine de caïmans aplatis sur le sol ou renversés sur le dos: le lit du Bahr était labouré par leurs sursauts d'agonie.  (…) Abe Fields avait photographié bien des choses dans sa vie, depuis les routes mitraillées de France jusqu'aux dévastations de l'ouragan Hazel dans les Caraïbes en passant par les plages de Normandie et les soldats français sautant sur des mines en Indochine, sans parler de beaucoup d'autres sujets, mais il n'avait encore jamais vu pareil spectacle. 1l ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur la qualité de l'émotion qu'il ressentait : celle-ci était strictement professionnelle, due au caractère unique du reportage qu'il était en train de réaliser, loin de tout concurrent. Depuis longtemps il ne réagissait plus autrement : il en avait trop vu et s'il avait dû participer plus intimement que par les yeux à tout ce qu'il avait photographié dans sa carrière de chasseur d'images, il eût fini depuis longtemps noyé dans l'alcool. (…) Le moteur gauche se mit à cracher, l'avion vibra et au même moment, le moteur droit s'arrêta net.  (…)  Ils étaient à ce moment-là à cinq mètres au-dessus des troupeaux. Le pilote chercha un banc de sable inoccupé, et en vit un, l'avion passa de justesse au-dessus d'un groupe d'éléphants debout dans l'eau, mais au moment ou il allait toucher du ventre, deux autres bêtes couchées sur le flanc et à demi immergées se relevèrent brusquement sous l'aile gauche; l'avion pivota, toucha de la queue et se fendit en deux. Fields fut projeté hors de la carlingue et se retrouva assis dans le sable, (…) sa camera miraculeusement intacte. (…) Le pilote, écroulé sur les commandes, était mort, la poitrine enfoncée. Vu du sol, le lac paraissait beaucoup plus grand et les troupeaux encore plus nombreux : les éléphants l'entouraient à peu près de tous côtes. Fields eut un moment d'appréhension mais les bêtes étaient dans un tel état d'épuisement que la chute de l'avion parmi elles , n'avait provoqué aucune réaction. (…) Fields jugea que dans ces conditions il ne risquait rien à s'aventurer dans l'eau : le lac finissait à une centaine de mètres devant lui dans des dunes de sable (…). A l'extrémité nord de la dune,  (…), il aperçut une silhouette d'homme qui courait à sa rencontre. (…) Il atteignit la dune sans encombre et fut rapidement rejoint par l'homme qui courait vers lui et qui se révéla être un blanc, un grand garçon rouquin, torse nu, qui portait un mouchoir blanc à pois rouges noué autour du cou, (…) [Fields reconnut immédiatement ses taches de rousseur. Elles figuraient à la une de tous les journaux - une vieille photo qu'avait dégoté le journaliste - et à ce moment Fields comprit ou sa bonne étoile l'avait mené. Ce qu'une vingtaine de journalistes essayaient en vain de capter depuis des mois, une vulgaire et providentielle panne, d'avion le jetait soudain devant sa caméra…(…) Il fut à ce point saisi par l'émotion que ses genoux se mirent à trembler. (Il évaluait mentalement à cinquante mille dollars au moins la somme que ce reportage pouvait lui rapporter.) En même temps, il luttait contre un autre sentiment, beaucoup plus profond et authentique, mais dont il ne tenait pas a examiner de trop près la nature. La manifestation de Morel avait touché en lui une corde secrète: on ne reste pas impunément vingt ans aux premières loges de l'actualité mondiale sans qu'une indignation comme celle de « l'homme qui avait changé de camp » ne rencontre en vous un terrain préparé. Il éprouvait aussi une véritable anxiété : il n'était pas exclu que Morel fût un simple agitateur politique particulièrement habile au service du Caire, [ou du Kominform]. Et le spectacle devint subitement tout à fait insolite : le journaliste américain, caméra au poing et pieds dans l'eau, face à ce garçon moitié nu dont le visage aux traits droits rappelaient les quartiers populaires de Paris ; oui,  il était vraiment étrange de les voir tous deux, là, debouts parmi les éléphants d'Afrique. Bille en tête Fields attaqua. Etrange conversation au bord du lac Kuru. (327)

PG - J'ai une opinion sur les "racines du ciel"… je voudrais vous demander si vous avez la même : je trouve que c'est un livre optimiste.
RG - C'est certainement le plus optimiste des livres que j'ai écrit oui. Je suis tout à fait de votre avis. Je ne sais pas encore, mais je ne crois pas que j'aurais pu l'écrire aujourd'hui parce que je ne suis plus du tout optimiste.
PG - Vous êtes plus pessimiste que vous étiez il y a 10 ans ?
RG - Oui, beaucoup plus. Vous comprenez quand même, entre temps, sur le plan historique, depuis 1953-56, plus exactement 53 là où je l'écrivais, 54-55, il y a eu coup sur coup Budapest, il y a eu Prague, il y a eu les guerres du Moyen Orient, il y a eu le Vietnam, là encore, la charmante opération du Chili, et mille autre trucs de ce genre là, plus la question que nous avons évoquée au début, c'est à dire le déclin irréversible par pollution, saturation et mauvais usage,  de l'environnement. Il y a eu des aberrations politiques incroyables, il y a eu continuation d'une explosion démographique qui en elle-même constitue un désastre écologie de première magnitude, il y a eu l'imbécillité sur l'avortement, sur la pilule, mais vous comprenez, je ne conçois pas qu'un homme de ma génération, a mon age, confronté avec la notion de cette fin de siècle, puisse avoir encore des espoirs d'ensemble optimistes. Il y a des générations qui sont tout de même plus ou moins plus que d'autres portées aux bilans, aux additions et aux synthèses. La mienne, qui est née au moment de l'imbécile monstruosité de la 1ère guerre mondiale - des millions de morts en se demandant de quoi et pourquoi - la fameuse phrase de Guillem, le Kaiser, à la fin de la guerre quand on lui a montré je ne sais combien de dizaine de millions de morts sur le papier, enfin on lui a montré, qui s'est exclamé : " Habt das nicht gewollt !"  ("je n'ai pas voulu cela !") la montée irrésistible, comme disait Brecht, d'Hitler - il est vrai que personne n'a résisté - le pacte germano-soviétique de 39 qui est quand même une des grande monstruosité de tous les temps, et tout ce qui a suivi, ma génération a vécu tout cela dans son ensemble pour aboutir vers l'age de 60 ans à la confrontation des retombées de tout cela, à la fois sur le plan du plaisir de vivre, et sur le plan de l'empoisonnement, aussi bien de l'esprit que du milieu dans lequel nous vivons. Je ne dis pas que ça va durer éternellement,je ne baisse pas les volets, je ne tire pas les rideaux sur des ouvertures et des espoirs possibles mais personnellement je n'en vois pas. Ma réponse aussi bien pour les "racines du ciel" que pour les idéologies politiques que pour les conflits  idéologiques et tout ce qui passe en ce moment,  est que rien n'est susceptible de solution s'il n'y a pas une réduction radicale, un arrêt prodigieux de la naissance, multiplicité de personnes, part donnée à elle-même dans le monde, une nouvelle contraception absolument radicale, une réévaluation de la vie humaine et de l'homme. Nous allons vers une époque où il s'applique une sorte de monstrueuse loi de "Greisham" qui se formule de la façon suivante en économie politique : "la mauvaise monnaie chasse la bonne" mais cette inflation, cette loi de "Greisham" humaine fait que dans l'inflation, la multiplication des êtres humains qui naissent d'une manière aberrante dans le monde, "la mauvaise vie chasse la bonne". C'est irréversible tant qu'il n'y aura pas un mode de contrôle des naissances absolument révolutionnaire. Alors, quand vous lisez ça et quand vous voyez dans ce domaine des attitudes des hautes personnalités spirituelles comme le pape ou comme telle autres personnalités, vous comprenez, on ne peut absolument rien espérer. L'humanité, au lieu d'être une humanité en ce moment, se transforme peu à peu en une mutation de virus empoisonnant l'existence, sa propre existence et la terre et la nature va se défendre en inventant, en faisant introduire, faisant donner ses propres antibiotiques contre cette pollution, ces conflits sanglants et atroces. Et je ne pense pas qu'à l’heure actuelle, je ne me situe pas nécessairement dans l'optique humaniste, mais tant que la notion de personne humaine ne sera pas évaluée et réévaluée, nous allons de plus en plus vers la bestialité et pour l'instant je vous le dis, je l'ai dit en 1973, ce processus est ir-ré-ver-sible ! Je crois que ce qui se passe, que nous voyons aujourd'hui, n'est qu'un petit commencement à côté de ce qui va se passer, quand vous voyez par exemple l'autre jour, vous avez peut-être lu dans les journaux, il y a une jeune assistante sociale en Amérique qui travaille dans un groupe blanc noir va chercher de l'essence au garage, elle revient avec son bidon d'essence à sa voiture, un groupe d'adolescents noirs s'approchent, exigent d'elle quelle s'arrose d'essence, la forcent à s'arroser d'essence, y mettent le feu et assistent en rigolant à son agonie. Il ne s'agit pas Blanc il ne s'agit pas Noir, il s'agit d'une dégradation humaine, due au cancer démographique, ces gosses existent dans un état éthique, moral, psychologique, social, de monstruosité totale, par frottement démographique, par misère démographique, par absence de raisons de vivre démographique. Ca va aller se multiplier, ça va aller croissant, tant qu'il n'y aura pas une protection de l'humanité, une protection de la nature, pas une révolutionnaire méthode du contrôle de naissance, nous allons vers le sang et vers l'ordure d'une manière irréversible. C'est mon opinion, elle n' a rien d'optimiste, mais je ne suis pas politicien, mon rôle ne consiste pas à bercer les peuples de douces illusions et de les tromper sur leur avenir. A mon avis, peut-être que ça s'arrêtera,  ou qu'il y aura un dieu sait quel atroce infection mauvaise qui va se matérialiser pour y mettre fin, mais l'humanité est devenue un cancer qui se dévore lui-même, et c'est une chose dont je suis absolument convaincu. L'autre jour j'ai eu une conversation avec des jeunes qui m'ont absolument épouvanté, ils étaient 5 ou 6 pays différents : ils acceptent le néant, ils acceptent le meurtre, ils acceptent Manson le type qui poignardé la femme de Polanski enceinte… enfin poignardée… ils prennent une attitude de néant par désespoir avec un cynisme souriant, rigolard. C'était vraiment une conversation atroce. Vous me direz qu'un groupe de 5, 6 jeunes gens ne témoignent pas de l'humanité, mais je voyage énormément, leur trace autour de nous se développe de manière imperceptible parce que nous sommes tellement habitués à le voir, que nous l'acceptons comme allant doucement. Donc je n'aurai pas pu faire aujourd'hui le pronostic, assez optimiste de mouvement dans l'espoir sur lequel j'ai terminé les "racines du ciel".

C'était un brave, ce petit photographe américain. Courageux et désireux de vous aider, tout bouillonnant de bonne volonté sous son apparence indifférente. Il ne faudrait pas le presser beaucoup pour qu'il remplaçât sa caméra par une mitraillette et qu'il se lançât résolument au secours des éléphants menacés. Disgracieux, chétif, myope, avec ses cheveux et son nez juifs,  (…) on le sentait tout prêt à voler au secours d'une cause immortelle. C'était d'ailleurs une chance qu'il fût là et il était important qu'il prît de bonnes photos : cela allait remuer l'opinion publique et c'était ce qu'il fallait. Car il fallait que l'opinion publique sut qu'en ce siècle de défaitisme et d'acceptation, des hommes continuaient à lutter pour l'honneur du nom d'homme et pour donner à leurs espoirs confus un élan nouveau. Tôt ou tard, cette aspiration informulée qui les habitait allait se frayer un chemin à l'air libre, prendre corps, éclater à la surface comme une triomphale floraison. Du Baïkal à Grenade et de Pittsburgh au Tchad, le printemps souterrain qui vivait sa vie cachée dans la profondeur des racines allait surgir à la surface de la terre de toute la puissance irrésistible de ses milliards de pousses faibles et tâtonnantes. Morel pouvait presque entendre ce lent cheminement vers l'air libre et la lumière, ce bruissement timide et clandestin. Il était très difficile de percevoir ces petits craquements, à peine audibles et biscornus, des souches qui cherchent à se frayer un chemin à travers toute l'épaisseur d'une acceptation millénaire. Mais Morel avait une oreille très fine et exercée à suivre sur toute l'étendue du globe la lente poussée, millimètre par millimètre, de ce vieux et difficile printemps… (404)
 
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