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Entretiens radiophoniques (3)

3e entretien

transcription E.Ploquin
Patrice Galbeau  - Les "racines du ciel", c'est un très beau titre, d'où vient-il exactement ?


RG - Écoutez, je suis très attiré par l'islam, je m'empresse de vous dire que n'étant pas de tempérament religieux, je suis intéressé par l'islam d'une manière qui déplairait énormément aux fidèles de l'islam c'est-à-dire que je suis attiré par l'islam poétique et littéraire… Par l'aspect poétique et littéraire, et romantique peut-être un peu banal, peut-être un peu Pierre Loti de l'islam avec ses rapports avec le ciel et il est certain qu'ayant vécu dans l'Afrique musulmane et dans les pays arabes, et  y revenant régulièrement, j'ai encore été au Yémen il y a deux ans, je suis frappé par le rapport qu'ils ont avec l'infini, avec le ciel dans leur méditation et un des livres, qui n'est pas le Coran, mais qui est un commentaire du Coran, écrit par un français dont le nom m'échappe, je crois "les saints du Maghreb" ou quelque chose comme ça, disait que, je cite mal de mémoire : "l'aspiration au ciel, la soif du ciel est dans les yeux, dans l'âme humaine, mais du ciel lui-même le fidèle ne connaît que les racines lancinantes". C'est de là que je suis parti pour le titre. Mais je ne sais pas qui a dit ça, si c'est un texte religieux, si c'est une parole d'un poète arabe ou autre chose… Autrement dit j'ai voulu exprimer par ce titre l'aspiration à l'absolu, l'aspiration à l'idéal et à la perfection qui dévore certaines âmes humaines et qui est plus ou moins dans toutes les âmes et les extraordinaires (...mot manquant...) auxquelles se heurte cette aspiration qui ne fait que pressentir...
PG - Les principaux personnages des "racines du ciel", ce sont Morel, l'idéaliste, Minna la jeune allemande, et puis aussi le père Fargue, il est très étonnant le père Fargue, très haut en couleur. Qui vous a servi de modèle ?
RG - Et bien, vous voyez pour le père Fargue, je vous ai dit que tout a été inventé dans les "racines du ciel", et bien le père Fargue lui a été inventé, mais il y a un épisode de l'histoire du père Fargue que je cite qui m'est arrivé qui était textuellement vrai, sur le pont d'un bateau, nous étions des jeunes officiers et il y avait une jeune femme qui se prêtait volontiers à charmer notre solitude et à nous tenir compagnie. Sans trop de discrimination, et pour ne rien vous cacher disons le tout le monde parmi nous avait couché avec elle, voilà !… nous avons laché ce mot… et il y avait son mari qui était un civil et arrive l'aumônier - qui évidemment n'était pas appelé Fargue - et à l'époque, l'expression entre militaires qui est passée de mode, l'argot est, on disait : "bonjour cocu !", "tu va bien cocu ?", c'était une expression, vous savez ça change, je crois que ça arrive encore, on se dit : "salut cocu !" etc. C'est un vrai aumônier, avec la pipe, etc. nous étions assis comme ça en rond, il y avait Mme X, son mari et nous tous. Alors, il va de l'un à l'autre, il dit : "bonjour cocu !", "bonjour cocu !", "bonjour cocu !", "bon… bonjour Monsieur Durand !", "bonjour cocu !", "bonjour cocu !"… (rires) Il a voulu faire preuve de tact !… Et là je raconte cette histoire dans les "racines du ciel", qui est la seule histoire véritablement vraie qui me soit arrivée parce que je me souviens… le silence de mort qui s'est produit sur le pont de ce bateau, enfin de ce bâtiment, c'était pas un vrai bateau c'était une baleinière.
PG - Donc là, vous avez pris quand même 2 ou 3 traits d'un personnage vivant, existant…
RG - Exactement, et vous savez, je me suis aperçu depuis que j'ai pas mal de curés dans mes livres ! D'une manière générale, je m'aperçois que… "Adieu Gary Cooper", il y a un curé qui intervient… Je les utilise, je me demande pourquoi, c'est à dire ça pourrait être quelqu'un d'autre… Ils ont toujours un aspect assez sympathique et positif, alors que personnellement, je veux dire, j'ai les meilleures dispositions à leur égard, mais ils ne me travaille pas, je veux dire, je n'y pense jamais, presque toujours dans mes livres, inutile de vous parler qu'il y a Tassin, le jésuite, dans les "racines du ciel"… Alors là aussi vous m'avez demandé…  vous voyez… bon, on a dit : "Tassin c'est le Teilhard de Chardin"… tout le monde, bon la critique c'est évident, il était vivant à l'époque d'ailleurs… - je ne suis pas sûr, mais je crois qu'il vivait. Il est vrai que j'étais lié d'amitié avec Teilhard de Chardin, et il est vrai que le père Tassin dans les "racines du ciel" a le physique du père Teilhard de Chardin  qui avait un physique d'aventurier, au sens beau du mot, noble du mot, il avait un visage de pirate, un beau, noble visage de pirate, et moi je suis très frappé par les visages, comme par les paysages, et j'avais pris son visage, mais on a eu tort d'extrapoler et de dire que les idées qu'exprime Tassin dans ce livre, les idées métaphysiques etc. sont des théories de Teilhard de Chardin. Teilhard de Chardin n'aurait jamais simplifié les choses à ce point, ni ne serait allé aussi loin d'une manière aussi nette. Peut-être lui dois évidemment une certaine inspiration dans cette direction, mais ce n'est définitivement pas Teilhard de Chardin, c'est quand même quelqu'un d'autre : on n'enlève pas, on ne détourne pas on ne dérobe pas une personnalité aussi simplement que cela !

Le seul qui, [à Fort Lamy] prêtât à Morel quelque attention fut le père Fargue, qui s'occupait plutôt en général des lépreux. Ancien aumônier de l'aviation de la France libre, c'était un franciscain qui avait le verbe violent, la bonté colérique, facile le coup de poing sur la table. Lui qui avait vu, dans la longue marche de Leclerc du Tchad aux Alpes bavaroises, tomber ses meilleurs camarades, il ne supportait plus le doute athée simplement parce qu'il le priverait outre-tombe de la compagnie des frères d'armes auxquels il demeurait profondément fidèle. Avec sa barbe rousse et sa nuque de taureau, son langage dont la naïveté tenait parfois du blasphème, il avait l'apparence d'un moine paillard (…) mais menait une vie exemplaire au fond de la brousse, au nord-ouest de Fort-Archambault. (…) Tel était le père Fargue, le missionnaire préféré des lépreux et des sommeilleux. II avait vécu trop longtemps au fond de la brousse, au cœur noir de la souffrance, pour manifester autre chose que de l'impatience lorsqu'un homme se présenta devant lui, à la mission de Fort-Lamy où il était venu gueuler parce que les médicaments arrivaient avec six semaines de retard, sous prétexte qu'il n'y avait pas de routes - , lorsqu'un homme, donc, vint lui coller sous le nez une pétition ridicule où il était question de défendre les éléphants.


PG - Vous avez situé l'action des "racines du ciel" au Tchad. En 3 lignes on voit absolument l'endroit dont vous parlez, c'est tellement serré, raccourci, c'est extraordinaire, et j'ai habité moi-même Fort Lamy pendant longtemps et je dois dire que quand j'ai lu… vous dites simplement que quand on est sur les bords du Chari, on aperçoit quelques arbres, 3 cabanes, une ligne d'horizon brouillée par les herbes, la bouche du Chari vers le Logone et puis plus loin le palmier solitaire de Fort Fourreau et le ciel immense comme l'absence d'un être - exactement, c'est Fort Lamy ! Ca, en plus de tout c'est du très grand art ! Pourquoi avez vous situé ce roman, particulièrement au Tchad ?
RG - A cause de la phrase que vous venez de lire, il y a une telle présence du ciel comme l'absence de quelqu'un que cela me paraissait exprimer très clairement le titre même du livre, les "racines du ciel". Vous sentez au Tchad une immense présence de l'horizon et du ciel, une extraordinaire petitesse de la terre, et en même temps vous sentez cette extraordinaire absence qu'est le ciel. Le Tchad, tous les territoires tchadiens que je connais vraiment à fond, que j'ai parcouru dans tous les sens, jusqu'au Tibesti et depuis, même plus loin, m'a toujours ensorcelé par cette extraordinaire - je m'excuse de jouer sur les mots c'est un peu facile : par cette extraordinaire absence d'une présence. Il y a un pressentiment de quelque chose, d'un infini, d'un ailleurs qui à force - maintenant inversons le mot - "présent dans son absence" devient lancinant et extraordinairement nostalgique et il m'a paru que ce drame humain qu'est la solitude métaphysique si vous voulez, exigeait le décor, plus que celui du Sahara, que celui du Sahel où la terre n'est pas entièrement désertique, où elle n'est pas entièrement sable, où elle n'est pas entièrement morte,  mais où elle représente - vous voyez que je passe facilement de l'islam à la chrétienté - ces terres rampantes représentent très fortement une extraordinaire insignifiance de l'homme dans le sens chrétien du terme, à laquelle je suis plus sensible que dans le Sahara. Dans le Sahara la beauté du vide est éclatante de lumière, de couleurs, de poésie, de mystère. Elle n'est pas brouillée, elle n'est pas entamée, par cette petite terre qui vit un peu mais pas assez, qui pousse un peu mais pas suffisamment, cette absence de grand élan vers le ciel que l'on voit par exemple dans la forêt équatoriale. Et j'avais gardé de mon passage au Tchad où j'avais combattu avec mon escadrille qui soutenait les forces de Leclerc au moment de la bataille de Koufra, j'avais gardé cette empreinte, très profonde, et dès que j'ai pensé au roman de Morel et des éléphants, donc celui des "racines du ciel", j'ai décidé de le situer au Tchad que je connaissais remarquablement bien. Et je vous donnerai une petite anecdote extraordinaire : également il y avait cet "hôtel de l'air" que vous avez probablement connu, qui n'était pas encore… qui était minuscule à l'époque, avec une terrasse sur le fleuve, qui aussi représentait une présence humaine , pour moi, perdu dans cette espèce de solitude. Et j'avais, comment dire… vous savez dans les "racines du ciel", une entraîneuse que j'ai inventée de toutes pièces, qui travaillait dans le bar de l'hôtel que j'ai appelé "l'hôtel du Tchadien", mais ayant pris ce titre d'ailleurs au "cercle du Tchadien" à Bangui dans l'Oubangui Chari mais que j'ai transporté au Tchad afin d'observer l'anonymat, quand même je ne pouvait pas le nommer l'hôtel de l'air vous comprenez, étant donné ce que je raconte du patron, qui n'est pas le vrai patron, mais que j'ai inventé de toute pièce, j'avais mis là-bas une entraîneuse qui est une entraîneuse allemande Minna dans le roman. Mais il y a quelques années de cela, il y a un ami qui revient de Fort Lamy qui me dit : "Ah mon vieux, très intéressant tu sais, j'ai rencontré "ta" fille ! Et je dis : "comment tu as rencontré ma fille ! laquelle ? je lui ai demandé. Alors il m'a dit : " mais celle dont tu t'es servi pour Minna, l'entraîneuse de "l'hôtel du Tchadien",parce qu'on a très bien pigé, c'est "l'hôtel de l'air". Et il m'a dit, il y a une jeune femme allemande qui était là-bas, qui était barmaid, enfin pas entraîneuse parce que ce n'était pas une boîte de nuit, mais enfin animatrice, hôtesse de cet endroit et qui se disait le personnage des "racines du ciel". Vous voyez comment la fiction et la réalité tendent à se confondre…

”Ce fut (…) Habib, dès qu'il eut acquis le Tchadien, [le café restaurant de Fort Lamy]  (…)  qui eut I'idée d'animer l'atmosphère quelque peu désolée de I'endroit - c'était particulièrement sensible à la terrasse, devant la rive du [Chari] tout hérissée de solitude, et [devant] le ciel immense, qui paraissait avoir été conçu pour quelque bête préhistorique à sa dimension - [Habib]  eut donc l'idée d'animer cette atmosphère un peu trop nostalgique par une présence féminine. II fit part de son intention aux habitués longtemps à l'avance, et  (…) il faut dire qu'il réussit assez bien à créer une atmosphère de curiosité et d'attente - on se demandait avec un peu de pitié  (…)  quel genre de fille allait tomber dans le panneau - et je suis persuadé qu'il y [eut] parmi nous quelques pauvres bougres - vous voyez que je ne vous cache rien - qui en rêvaient secrètement dans leur coin. C'est ainsi que Minna était devenue un sujet de conversation dans les endroits les plus perdus du Tchad, bien avant son apparition, et le temps qu'elle mit à se matérialiser permit à quelques-uns d'entre nous de constater une fois de plus que des années d'isolement au fond de la brousse ne peuvent rien contre certains espoirs tenaces et qu'un terrain de cent hectares en pleine saison des pluies est plus facile a défricher que quelques petits recoins intimes de notre imagination. Si bien que lorsqu'elle descendit  (…)  de 1'avion, avec un béret, une valise, des bas nylon, [et son] grand corps impressionnant et [son] visage assez quelconque,  (…)  on peut vraiment dire qu'elle était attendue. Bien plus tard, alors que Minna était devenue au Tchadien une légende, et son souvenir comme une propriété du lieu, un homme posa son verre et dit dans le silence : "Au fond, c'était une fille qui avait besoin d'affection !"
 
PG - Il y a dans les "racines du ciel" un point que je n'ai pas encore précisé mais qui a son importance, c'est l'époque à laquelle vous avez situé l'action du livre : c'est avant l'indépendance du Tchad et juste après la dernière guerre. C'est d'ailleurs pour ça je suppose que vous avez fait de Minna, l'entraîneuse, une allemande.
RG - je l'avais choisie allemande pour plusieurs raisons. Etant donné que mon roman constituait tout de même un très grand appel à la sympathie humaine, à la solidarité, à la fraternité, à la générosité, comme on sortait quand même de la guerre, nous étions seulement 10 ans après la fin des combats, il m'a paru important de franchir l'abîme et de prendre comme personnage positif, comme personnage fraternel, comme personnage noble si vous voulez, dans son malheur, une allemande. Ca peut paraître aujourd'hui un peu bizarre, mais il faut vous rappeler l'état psychologique dans lequel nous étions au moment de la guerre et à la fin de la guerre et j'ai écrit en 53, 53 c'est à dire 7 ans seulement après la fin de la guerre. Également j'ai voulu prendre une victime de l'horreur de Berlin. Berlin a subit un destin atroce, la jeunesse, les jeunes femmes, les jeunes filles qui n'y étaient pour rien comme on dit dans ce qui précédait, dans le nazisme avaient subit un destin assez atroce, et je viens de retrouver d'ailleurs d'une manière bouleversante cette époque dans le récit autobiographique d'une grande comédienne vedette du cinéma allemand, Hildegarde Kneff , et j'ai été d'autant plus frappé que lorsqu'il a été question de la destruction de la ville de Berlin, de tout ce qu'elle avait vu et subi, j'ai été d'autant plus bouleversé par ce livre - je voudrais qu'elle le sache, je vais peut-être lui écrire un jour - c'est qu'au moment où la 20th Century Fox avait acheté le droit des "racines du ciel" pour en faire un film, j'avais insisté violemment pour que ce soit Hildegarde Kneff qui joue le principal personnage, et dans la description de Minna, je m'étais servi du physique de Hildegarde Kneff,  et inutile de vous dire que j'ignorais tout de Hildegarde Kneff - j'avais vu d'elle un ou 2 films et j'ignorais certainement qu'elle était véritablement presque l'héroïne de ce livre par ce qu'elle avait vêcu à Berlin, j'ai été vraiment stupéfait. Voilà les raisons pour lesquelles j'avais pris une Allemande  c'est qu'au moment de la fin de la guerre, sans parler de responsabilité de culpabilité, etc., le malheur était allemand.


(extraits du procès de Minna : p.244 puis 450 puis 468) :

- Au procès [de Minna, le juge avait cet air narquois et satisfait des gens qui ne comprennent rien] (…) qui n'en ont pas assez bavé [pour pouvoir] comprendre…
 (…) 
Dans la salle ou siégeait la cour criminelle, le ronron des ventilateurs se bornait à donner une voix à la chaleur .
- Ainsi, vous avez rejoint Morel uniquement poussée par votre amour de la nature ?
- Oui.
- Pour l'aider à mener sa campagne pour la protection de la nature ?
- Oui.
- Vous n'aviez aucun autre motif ?
- Aucun.
- Avez-vous eu des rapports sexuels avec Morel ?
- Oui.
- Après ou avant de l'avoir rejoint ?
- Après.
- Vous étiez amoureuse de lui ?
- Je...
- Nous vous écoutons.
- Je ne sais pas. Ce n'était pas ça...
- C'était votre amour de la nature ?
- Oui.
- Est-il exact, ainsi que l'indiquent les informations de la police allemande, qu'après la Libération vous travailliez, si je puis dire, dans une maison de prostitution?
- Je...
- Répondez oui ou non.
- Oui.
- Pendant combien de temps ?
- Au moment de la prise de Berlin les soldats russes nous avaient enfermées dans une villa d'Ostersee. Ils nous avaient violées. Nous sommes restées là plusieurs jours. Ensuite, quand la police militaire nous a trouvées là-dedans, on nous a classées comme « prostituées », pour arranger les choses.
- Apres être sortie de la... villa, comme vous dites,
vous êtes retournée chez votre oncle ?
- Non, je suis restée quelque temps à l'hôpital.
- Vous étiez malade ?
- J'avais une maladie vénérienne et un début de grossesse.
- Vous avez eu un enfant ?
- Les médecins de l'hôpital m'ont fait avorter.
- Sur votre demande ?
- Oui.
- Quel age aviez-vous alors ?
- Dix-sept ans.
- Vous deviez avoir quelque rancune envers les hommes ?
- J'étais très malheureuse mais je n'éprouvais aucune rancune contre personne.
- Vous n'en vouliez à personne ?
- A personne.
 (…)
- Et où êtes-vous allée alors ?
- Je suis revenue vivre chez mon oncle.
 (…)
- Est-ce que vous avez eu des rapports sexuels avec lui ?
 (…)
- Ce n'était pas mon vrai oncle,  (…)  C'était mon oncle par
alliance...
- Vous avez eu des rapports sexuels avec lui ?
- Mes parents ont été tués dans un bombardement alors que j'avais quinze ans et il m'avait recueillie aussitôt après. II m'avait forcé tout de suite a avoir des rapports sexuels avec lui.
- Vous ne vous êtes pas plainte à la police ?
- Non.
- Pourquoi ?
- J'avais honte.
- Vous préfériez continuer à avoir des rapports sexuels avec votre oncle, plutôt que de vous plaindre à la police ?
- Oui. Et puis...
- Et puis ?
- Ce n'était pas très important. Des millions d'hommes étaient tués... Toute la ville était en ruine et les enfants mouraient dans les rues. Ce n'est pas ça qui comptait.
- Le comportement sexuel des êtres humains n'a aucune importance, n'est-ce pas ?
- Ce n'est pas ça qui compte.
 (…)
- Mais néanmoins, lorsque vous avez rejoint Morel avec des armes et des munitions, vous affirmez que vous ne sentiez aucune rancune spéciale contre les hommes ?
- J'ai voulu quitter tout cela... J'ai voulu l'aider...
- C'est pour cela que vous avez rejoint Morel ? Pour l'aider ?
- Oui.
- Et vous prétendez avoir agi sans aucune rancune ?
- J'ai voulu l'aider à défendre les é1éphants...
- Vous étiez amoureuse de lui ?
- Je ne sais pas.
- Vous le connaissiez bien ?
- Non. Je l'avais vu une seule fois.
- Et cela vous a suffi pour vous lancer dans une aventure dont les conséquences certainement ne vous échappaient pas ?
 (…)
- C'était un homme qui croyait à quelque chose de propre.
 (…)
- Allons, essayez de nous dire maintenant la vérité... Vous avez d'abord prétendu que lorsque vous l'aviez rejoint - avec des armes et des munitions, ne l'oublions pas, - vous n'aviez qu'une idée: le convaincre de se constituer prisonnier. Maintenant, vous avouez vous-même que vous êtes restée avec lui pour l'aider à poursuivre son activité terroriste... Si vous nous avez menti, avouez-le à présent, la Cour en tiendra compte…
- Je n'ai pas menti. A Fort-Lamy, tout le monde disait qu'il détestait les hommes, que c'était un désespéré, un misanthrope... Je croyais que c'était vrai... Qu 'il était très malheureux. . . Très. . . Très seul. . . Et que je pouvais peut-être. . .
- Le faire changer d'avis ?
- Oui.
- Vous étiez amoureuse de lui ?
- Ce n'est pas ça... ça n'a rien à voir...
- Il vous était... mettons, très sympathique ?
- Oui.
- Et vous n'avez plus essayé de le faire changer d'avis ?
- Ce n'était pas vrai, ce qu'on disait de lui. Il n'était pas comme ça...
- Pas comme ça ?
- II n'était pas désespéré. II ne détestait pas du tout les hommes... Au contraire, il leur faisait confiance, c'était un homme qui riait beaucoup, qui était gai... II aimait la vie, et la nature, et...
- Et les éléphants, je suppose ?
 (…)
- Donc vous êtes restée tout simplement avec lui ?
 (…)
- II n'a jamais été découragé, même par l'échec de la conférence. Il a dit tout de suite qu'il y en aurait une autre et qu'ils prendraient les mesures de préservation nécessaires. Mais il fallait continuer à manifester, parce que ces choses-là ne se font pas toutes seules, il faut toujours se battre pour les obtenir, à cause de l'inertie générale, et surtout parce que les gens ont besoin d'être encouragés et renseignés. Voilà pourquoi il était tellement important pour lui de continuer, pour montrer
que c'était possible, pour réveiller les gens, les empêcher de croire toujours au pire, et qu'il n'y a rien à faire, alors qu'il suffit de ne pas se laisser décourager...
 (…)
- Vous avez donc changé d'idée et pris la décision de 1'aider ?
- Je ne pouvais pas l'aider, au contraire j'étais une gêne pour lui... Un encombrement... Je voulais rester avec lui jusqu'au bout.
- Vous saviez qu'il pouvait être arrêté d'un moment à l'autre ?
- Oui... On nous avait dit à Gola qu'il y avait un détachement militaire sur la même route que nous qui [venait] à notre rencontre.
- Néanmoins, vous l'aviez suivi ?
- Oui.
- Vous étiez amoureuse de lui ?
- Ca n'a rien à voir.
- Vous étiez sa maîtresse ?
- Je vous dis que ça n'a rien à voir.
- En somme, vous lui étiez dévouée… corps et âme?
- Oui.
 (…)
- Ce qu'annoncent les journaux est-il exact : avez-vous l'intention, à l'issue du procès... c'est la formule qu'ils emploient... d'épouser le [journaliste américain Abe Fields] ?
 (…)
- Oui.
- Et pourtant vous aviez pour Morel un… attachement tellement profond que vous n'avez pas hésité à demeurer avec lui malgré la quasi-certitude d'une arrestation ?
- Oui.
 (…)
- Cela vous paraît tout naturel ?
 (…)
- [Abe Fields] et moi-même nous avons des… souvenirs ensemble... (…) Des souvenirs, qui sont très forts... et nous allons continuer ensemble. Nous avons promis cela à M. MoreI et nous allons continuer ensemble à... à...
 (…)
- A défendre les éléphants, je suppose ?
 (…)
- Eh bien , dit le président, il ne m'appartient pas de présumer du jugement qui sera rendu par cette Cour , mais j'espère que l'occasion ne vous sera plus donnée avant quelque temps de troubler l'ordre public...
 
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