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Citations de R. Gary à propos de son roman "Les racines du ciel"

Citations de Romain Gary à propos de son roman "Les racines du ciel".


Mon égocentrisme est en effet tel que je me reconnais instantanément dans tous ceux qui souffrent et j'ai mal dans toutes leurs plaies. Cela ne s'arrête pas aux hommes, mais s'étend aux bêtes, et même aux plantes. Un nombre incroyable de gens peuvent assister à une corrida, regarder le taureau blessé et sanglant sans frémir. Pas moi. Je suis le taureau. J'ai toujours un peu mal lorsqu'on coupe les arbres, lorsqu'on chasse l'élan, le lapin ou l'éléphant.
                        "La promesse de l'aube" édition Folio p.232
 
 
Je suis sans rancune envers les hommes de la défaite et de l'armistice de 40. Je comprends fort bien ceux qui avaient refusé de suivre de Gaulle. Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu'ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient "la sagesse", cette camomille empoisonnée que l'habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier, avec son goût doucereux d'humilité, de renoncement et d'acceptation. Lettrés, pensifs, rêveurs, subtils, cultivés, sceptiques, bien nés, bien élevés, férus d'humanités, au fond d'eux-mêmes, secrètement, ils avaient toujours su que l'humain était une tentation impossible et ils avaient donc accueilli la victoire d'Hitler comme allant de soi. A l'évidence de notre servitude biologique et métaphysique, ils avaient accepté tout naturellement de donner un prolongement politique et social. J'irai même plus loin, sans vouloir insulter personne : ils avaient raison, et cela seul eût dû suffire à les mettre en garde. Ils avaient raison, dans le sens de l'habileté, de la prudence, du refus de l'aventure, de l'épingle du jeu, dans le sens qui eût évité à Jésus de mourir sur la croix, à Van Gogh de peindre, à mon Morel de défendre ses éléphants, aux Français d'être fusillé et qui eût uni dans le même néant, en les empêchant de naître, les cathédrales et les musées, les empires et les civilisations.
"La promesse de l'aube" édition Folio p.283


François Bondy : Les hommes ont besoin d amitié... C'est Morel dans Les racines du ciel qui le répète. Et ça grandit, ça devient les éléphants et un livre...
Romain Gary : Et un prix Goncourt… Ça se vend bien, le besoin d'amitié, un écrivain digne de ce nom ne devrait jamais publier, je ne comprends rien à votre truc. . .
F. B. : Quel truc?
R. G. : La respiration. . . Qu'on arrive encore à respirer, c'est incompréhensible.
F. B. : Et tu t'es libéré de ce crève-cœur par la dérision…
"La nuit sera calme" édition Folio p. 65


…Dans Les Racines du ciel, j'ai protesté violemment contre le massacre des éléphants, contre les chasseurs. . . il s'agissait de toute la défense de notre environnement - c'est-à-dire aussi de notre liberté. Après le Goncourt, j'ai commencé à recevoir des lettres de gratitude émue des lecteurs dont plusieurs m'envoyaient en témoignage de compréhension… des éléphants en ivoire. (…) Je ne sais pas comment elles ont lu le livre, ces chères personnes. Parfois, ça dépasse l'imagination. Toute mon œuvre est faite de respect pour la faiblesse. Dans le passage clé des Racines du ciel, des prisonniers, des concentrationnaires à bout de souffle se remettent à vivre, à tenir et à espérer, lorsque l'un d'eux invente une présence féminine imaginaire parmi eux... Dans Adieu Gary Cooper, j'ai écrit : « Les hommes forts et durs sont partout, ce sont les autres, les hommes inefficaces, incapables de faire le mal, en un mot faibles, qui sauvent l'honneur... » Tous mes livres ont pour thème la faiblesse irrépressible et souveraine...
"La nuit sera calme" édition Folio p.102
 
 
Mais il y avait un air d'une fraîcheur extraordinaire, comme si rien n'était encore pourri et ne pouvait l'être, et sur terre, à douze kilomètres du Golden Gate, tu as des redwoods, des arbres rouges qui ont trois mille ans et cent cinquante mètres de hauteur, trois mille ans et ils sont toujours là, comme pour te prouver que c'est possible, qu'on
n'est pas obligé de tout détruire. Je m'asseyais le dos contre l'écorce d'un redwood  et puis j' essayais de lui prendre quelque chose, de lui voler quelque chose, en douce, mine de rien, par contact subreptice, lui soutirer deux sous de dureté, d'impassibilité, d'indifférence, de je vous emmerde tous : ça ne marchait jamais. Il y a aussi les pierres, mais on ne peut rien leur prendre non plus. On restait de part et d'autre. C'est comme ça que j'ai inventé le personnage de Saint-Denis, dans Les Racines du ciel, assis aux pieds d'un séquoia de la Californie du Nord. Les séquoias de Californie, ce sont les derniers Américains. Tu vas peut-être encore me parler de ma quête du père, mais je t'assure que quand tu te tiens sous un arbre qui a cent cinquante mètres de hauteur, trente mètres de circonférence et trois mille ans d'âge et qui a survécu à tout et qui continue, tu te sens mieux, tu as l'impression que c'est possible, que ça peut survivre et être sauvé, en dépit de tout.
"La nuit sera calme" édition Folio p.175


…Et le Burundi, l'horreur du Burundi? Une population de deux millions et demi, une minorité au pouvoir, qui a fait exterminer en septembre 1973, un demi-million d'hommes, femmes et enfants... Et les Nations Unies? Rien. Le secrétaire général Waldheim n'a pas hurlé, n'a pas jeté sa démission dans la balance... Il y avait des charniers le long de toutes les routes... Comme ils ont détruit toute leur faune animale, là-bas, et qu'il n'y a plus rien  chasser, le chef de l'État fait la chasse à l'homme en hélicoptère... fourni par la France... l'assistance technique, quoi. Et on juge mon langage trop fort... Ah, mon vieux, mon vieux. . . J'ai souffert dans mon espoir et dans mon amitié pour les peuple pendant les trois années que j'ai passées aux Nations Unies d'une manière que je n'aurais pas crû possible. Les Nations Unies, c'est un endroit où on laisse faire le coup du Guatemala, de Saint-Domingue, du Vietnam, de la Baie des Cochons, de Budapest, de Prague, et tous les autres coups, en continuant à parler de fraternité, de liberté, des droits sacrés des peuples à disposer d'eux-mêmes...
"La nuit sera calme" édition Folio p.193

R. G.
: Mon amitié avec Teilhard de Chardin. Il était en exil aux États-Unis, très mal vu de la Compagnie de Jésus et surtout du Vatican et il lui était interdit de publier ses œuvres. Je le voyais souvent et j'ai été touché de découvrir âpres sa mort qu'il avait parlé gentiment de moi dans sa correspondance. J'aimais ce grand capitaine et il m'arrive de rêver de lui, debout à la barre, avec son profil de boucanier, voguant vers l'horizon sur le pont d'un navire métaphysique dont il avait bâti à la fois la coque, la boussole et… qu'il pardonne ! la destination. Il avait un côté enchanteur, un rayonnement, un sourire, une tranquillité… Il me manque. Je lui ai emprunté - je le lui avais dit et cela l'avait beaucoup amusé - son physique d'homme du grand large, et aussi quelques idées que j'ai fortement romancées, pour en faire le jésuite Tassin, dans Les Racines du ciel,  que j'écrivais alors...
F. B. : Quels étaient vos rapports?
R. G. : Teilhard évitait toujours la profondeur dans les conversations, par gentillesse et considération, craignant de vous incommoder. c'était le contraire de Malraux qui vous invite immédiatement à plonger avec lui au fond des choses et qui le fait par courtoisie lui aussi, vous faisant l'hommage de tenir pour certain que vous êtes capable de le suivre. (…) Malraux lutte depuis toujours avec acharnement pour bondir hors de la littérature et accéder au sens, à la transcendance, mais finit toujours dans l'art et le génie littéraire, tout comme la pensée de Teilhard est toujours menacée de ce terrible échec, pour une science, d'être une poétique… Les critiques de Teilhard de Chardin ont toujours cherché à enfermer sa pensée scientifique dans le poème. Or, l'art comme au-delà, c'est du chamanisme... (…) Teilhard et Malraux face à face, c'étaient deux musées imaginaires en présence, l'un avec Dieu, l'autre avec des fétiches...
"La nuit sera calme" édition Folio p.212 et suivantes


F. B. : Après New York?   
R. G. : J'ai eu droit à trois mois de congé de convalescence que j'ai passés dans la maison que j'avais alors à Roquebrune, à travailler aux Racines du ciel. J'avais commencé ce roman a New York, en 1952, en écrivant entre midi et deux heures et très tôt le matin; car j'étais incapable d'écrire le soir, je suis un couche-tôt ! Il me faut neuf heures de sommeil ! J'ai continué à Londres où j'avais été nommé, auprès de Massigli, mais il y eut un changement d'ambassadeur et Chauvel n'a pas voulu de moi. le suis donc encore reste . mois clans le Midi à écrire. On a dit que Les Racines du ciel ont été le premier roman écrit sur l'écologie, sur la défense de l'environnement mais je voulais surtout plaider pour la défense du milieu humain dans son sens le plus large, avec tout ce que cela suppose de respect pour l'homme, de liberté, d'espace et de générosité.
F. B. : Dans quelle, mesure les éléphants du roman sont-ils allégoriques?
R. G. : Ils ne sont pas allégoriques du tout. ! C'est simplement la plus grande quantité de vie, et donc de souffrance et de bonheur qui existe encore sur terre. Il est certain que ce sont les derniers individus, mais ils le sont vraiment, avec toute leur maladresse, avec toute la liberté et l'espace ont ils ont besoin pour se mouvoir et pour survivre, ils ne sont donc pas les derniers individus allégoriquement. Le livre a été publié il y a dix-huit ans, alors que personne n'avait encore pris conscience de l' « environnement ». Aujourd'hui, toute la jeunesse a compris que ce qui menace les autres espèces vivantes menace l'homme tout autant. A l'époque, le mot même écologie » était pratiquement inconnu. Je me suis trouvé à un déjeuner chez Pierre Lazareff et sur vingt personnes présentes, deux seulement en connaissaient le sens. Le mot « environnement » n'avait pas cours. Aujourd'hui, un homme comme Ralph Nader, c'est un peu Morel des Racines du ciel, et lorsqu'il a commencé sa lutte contre la pollution sous toutes ses formes, depuis le mensonge publicitaire jusqu'aux aliments trafiqués chimiquement, il était seul comme Morel. Le livre venait à peine de sortir lorsque je commençai à recevoir d'Afrique des lettres de dix-quinze pages d'un garde-chasse qui s'appelait Matta. Il s'était identifié avec le personnage de Morel et s'était mis à défendre les éléphants contre les braconniers de l'ivoire. Quelques mois plus tard, Match  m' envoyait un journaliste et la femme de Matta, et j'appris que ce dernier s'était fait tuer les armes à la main, en défendant les éléphants ! Depuis, on dit que je me suis inspiré du personnage de Matta, en écrivant Les Racines du ciel mais il suffit de regarder la chronologie pour voir que c'est faux…
"La nuit sera calme" édition Folio p.218



F. B. : Comment procèdes-tu dans ces identifications-créations, à partir d'une autre langue, d'une autre culture?
(…)
R.G. : Ce qui m'intéresse, c'est de parvenir à une originalité sans influences perceptibles - sauf Gogol, fréquemment, et Conrad, pour Les Racines du ciel - à partir des cultures et langues différentes - russe, polonaise...
"La nuit sera calme" édition Folio p.255



F. B. : Pourquoi y a-t-il toujours eu a Hollywood tant de monstres parmi les producteurs et les metteurs en scène?
R. G. : Parce que les positions de puissance absolue magnifient l'infantilisme et les failles secrètes et ça fait souvent des monstres. C'est parfois assez amusant. Ma première rencontre personnelle avec ce comique-là eut lieu après le tournage des Racines du ciel. Le film était complètement raté, médiocre et le metteur en scène de ce navet était John Huston. Un jour, j'étais assis chez Romanoff avec le patron de la Twentieth Century Fox, Zanuck, qui était le producteur du film. Je lui demande comment un metteur en scène comme John Huston avait réussi à faire un tel navet. Il a fait ça exprès, m'explique Zanuck pour se venger de vous.. . Je ne m'étonnais jamais de rien à Hollywood, mais quand même... « Se venger de quoi? Qu'est-ce que je lui ai fait? - Vous lui avez fauche sa petite amie », me dit Zanuck . Ça devenait intéressant, étant donné que je n'aurais jamais rien touché après John Huston j'ai l'estomac assez délicat. «Ah bon, je lui ai fauché sa petite amie ? Et quand, et qui et comment ? - Voilà, me dit Zanuck. John est revenu de Tokyo avec la vedette de son dernier film Geisha, une espèce de perche coréenne. Il vous l'a présentée, et comme il devait partir faire un autre film, il vous a demandé de veiller un peu sur elle »… Cette partie de l'histoire était parfaitement vraie, je me souvenais fort bien de la Coréenne et je l'avais même invitée une fois à dîner au consulat, avec vingt personnes, je ne l'avais jamais vue seule, elle est venue dîner avec un cavalier et elle est repartie, point final.  Et vous avez profité de cette confiance que John vous a témoignée pour vous taper sa fille, des qu'il eut le dos tourné, me dit Zanuck. Alors pour se venger, il a délibérément saboté Les Racines du ciel ».
"La nuit sera calme" édition Folio p.272



F. B. : Tu étais à Los Angeles, en 1956, lorsque tu as eu le prix Goncourt pour Les Racines du ciel ?
R. G. : Non. Je venais d'être envoyé en mission comme chargé d'affaire en Bolivie, et c'est là que j'ai bien failli ne pas avoir le prix Goncourt…
F. B. : Ne pas avoir?
R. G. : Oui, on ne donne pas le prix Goncourt à titre posthume. Quelques jours avant l'attribution du prix, …
"La nuit sera calme" édition Folio p.295



F. B. : Je ne voudrais pas te quitter sans écouter ce que tu auras peut-être à dire d'un personnage étrange qui chemine à travers la plupart de tes romans... Le  personnage du « Baron ».
R. G. : Ah!
F. B. : Il apparaît comme une signature dans des romans très différents les uns des autres, irrémédiablement pareil à lui-même, gentleman jusqu'au bout des ongles, toujours vêtu de la même façon, impeccable et dont le seul souci au milieu des pires tribulations de l'Histoire est de ne pas se salir...
R. G. : Oui, c'est une belle âme.
F. B. : Il est toujours au-dessus de la mêlée,frappé de mutisme, et ne prononce que quelques mots, cédant à la nature, dans Le Grand Vestiaire, Les Couleurs. du jour, Les Racines du ciel, pour exprimer ce besoin profond et essentiel...
(…) Il a toujours sur lui plusieurs faux passe-ports et des lettres d'introduction auprès de quelques très hautes autorités morales.
R. G. : Oui, il y a de l'imposteur dans l'Homme... l'Homme, tu sais, avec une majuscule, toujours poursuivi et inaccessible, cet éternel Baron du Devant et toujours Sganarelle... Je l'aime très tendrement, ce picaro, et je crois qu'il s'en tirera, bien que le philosophe Michel Foucault nous affirme que "l'homme est une apparition récente dont tout annonce la fin prochaine"...
F. B. : Tu y crois ou tu n'y crois pas?
R. G. : C'est entre les deux.
F. B. : LeBaron a toujours les joues gonflées, comme s'il était sur le point d'éclater de rire...
(…)
R. G. : Il y a de ça. Mais je ne veux pas trop fermer le personnage. Je veux qu'il reste ouvert à la fois sur la dérision et sur l'amour. Ça s'équilibre et se soutient en se repoussant mutuellement. Et n'oublie pas que l' « Homme » lui aussi, en tant que perfection, en tant que Grandeur et Beauté, vit en maquereau, richement entretenu de sacrifices et de littérature, sur le dos de l'homme...
"La nuit sera calme" édition Folio p.355


Aussi différents que puissent paraître en apparence Les Racines du ciel et Gros Câlin, les deux livres sont un seul et même cri de solitude. "Les hommes ont besoin d'amitié", dit Morel et si Cousin finit par s'identifier avec cette créature déshéritée qu'est le python, c'est qu'aussi bien dans Les Racines du ciel que dans Gros Câlin, la question de la protection de la nature se pose avant tout en termes de fraternité humaine, afin qu'il n'y ait pas de méprisés et d'humiliés...    
                    "Vie et mort d'Émile Ajar" édition Gallimard p.40