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Florilège de citations et aphorismes tirés du roman "Les racines du ciel"
Les citations sont regroupées par thèmes :

La Pétition
Philosophie et éléphants
Le concept de "marge"
Aphorismes provocateurs et fulgurants
L'expérience de l'histoire
Du titre   "les racines du ciel"
L'engagement de Morel
Autres points de vue
    politiciens
    chasseur occidental
    africain traditionnel
    africain révolutionnaire marxiste
"Gloire aux illustres pionniers" :
(Les références des citations - entre parenthèses, à la fin de chaque citation - renvoient à l'édition Folio Poche)
 A propos de la Pétition de Morel :

"Il avait donc lu la pétition, comme on se l'imagine, avec un soin particulier. On y rappelait le nombre d'éléphants abattus en Afrique chaque année - trente mille, soi-disant, au cours de l'année écoulée - et on s'y apitoyait longuement sur le sort de ces bêtes, refoulées de plus en plus vers les marécages et condamnées à disparaître un jour d'une terre d'où l'homme s'acharne à les chasser. Il y était dit, et il citait textuellement : « qu'il n'est pas possible de surprendre les grands troupeaux en train de courir à travers les vastes espaces de l' Afrique sans faire aussitôt le serment de tout tenter pour perpétuer la présence parmi nous de cette splendeur naturelle dont la vue fera toujours sourire d'allégresse tout homme digne de ce nom» . (...) Il y était proclamé également que "le temps de l'orgueil est fini", et que nous devons nous tourner avec beaucoup plus d'humilité et de compréhension vers les autres espèces animales, différentes, mais non inférieures » (...) Et cela continuait ainsi : "L'homme en est venu au point, sur cette planète. où il a vraiment besoin de toute l'amitié qu'il peut trouver. et : dans sa solitude il a besoin de tous les éléphants, de tous les chiens, de tous les oiseaux... » (...) " Il est temps de nous rassurer sur nous-mêmes en montrant que nous sommes capables de préserver cette liberté géante, maladroite et magnifique, qui vit encore à nos côtés. . . " (46)

"Demande l'abolition de la chasse à l'éléphant sous toutes ses formes, à commencer par la plus ignoble, la chasse pour le trophée - pour le plaisir comme on dit" (56)

"- Donnez-leur cette liste que nous avons établie : elle énumère tous les spécimens menacés d'extinction et dont la protection est nécessaire". Je pris la liste et, dès le premier coup d'œil, vis que l'homme n'y figurait pas. J'étais à ce point écœuré du mot et de la chose, que je poussai un soupir de soulagement, et il me fut tout de suite plus sympathique. Il savait bien éviter d'inutiles sensibleries. En dehors des éléphants, le tableau comprenait encore le gorille de montagne, le rhinocéros blanc, le céphalope à dos jaune et, en général, toutes les espèces que nos forestiers et nos naturalistes signalaient en vain au gouvernement depuis des années." (131)

"Il ne lui semblait pas suffisant de s'occuper des réfugiés ou de faire de la politique, pour lutter contre la misère et l'oppression, - non, ce n'était pas suffisant, il fallait aller plus loin, leur expliquer de quel éveil l'avenir de l'espèce dépendait, mais il ne savait pas comment s'y prendre. (...) Il fallait vraiment élever une protestation retentissante." (221)

"Mais, chose étrange, tout me paraissait sans importance. Que les Américains fussent ou non coupables, que les communistes fussent ou non coupables, qu'importait ? L'homme était dans le bain complètement, souillé de la plante des pieds jusqu'à la moelle. Ça venait de loin et ça continuait. Ce n'était ni plus ni moins beau que les Mau-Mau, ou Hitler avec ses Juifs, c'était la même affaire, l'affaire homme, qui continuait... Oui, j'ai très bien compris ce que Morel essayait de leur gueuler. Je l'ai aidé. Quand on a vu ce que ça donnait, sa pétition, c'est-à-dire rien, une rigolade générale, on a constitué un stock d'armes... Vous connaissez la suite." (333)

"Il commença par parler à Morel de la curiosité suscitée partout par sa personne et par sa pétition qui se couvrait de centaines de milliers de signatures...
- On vous prête des arrière-pensées politiques... On dit que les éléphants sont pour vous le symbole de l'indépendance africaine. Les nationalistes le proclament ouvertement et vous donnent leur appui...
Morel acquiesça.
- J'ai vu ça. Tout le monde trouve malin d'annexer les éléphants, mais personne ne fait rien pour eux. Remarquez, que chacun associe les éléphants à ce qu'il y a en lui de plus propre, moi, ça me va. Pour le reste, qu'ils soient communistes, titistes, nationalistes, arabes... ou tchécoslovaques je m'en fous... Ça ne m'intéresse pas. S'ils sont d'accord là-dessus, moi, ça me va. Ce que je défends, c'est une marge - je veux que les nations, les partis, les systèmes politiques, se serrent un peu, pour laisser de la place à autre chose, à une aspiration qui ne doit jamais être menacée... Nous faisons ici un boulot précis -la protection de la nature, à commencer par ses plus grands enfants... Faut pas chercher plus loin." (347)

Philosophie et éléphants :

"Ce que le progrès demande inexorablement aux hommes et aux continents (...) c'est de rompre avec le mystère, - et sur cette voix s'inscrivent les ossements du dernier des éléphants..." (80)

"...les chiens ne lui suffisaient plus, (...) il lui fallait une amitié plus grande, quelque chose à la mesure de la solitude terrestre : voilà pourquoi elle se passionnait tellement pour les éléphants." (154)

"Les chiens, ça suffit vraiment plus. Les gens se sentent drôlement seuls, ils ont besoin d'une autre compagnie : il leur faut quelque chose de plus grand, de plus costaud, qui puisse vraiment tenir le coup. Non, les chiens ne suffisent plus, il faut au moins des éléphants." (284)

"Il y avait des moments ou je me sentais comme ça, moi aussi, j'avais alors envie de foncer tête baissée contre les murs, pour essayer de sortir à l'air libre. Vous parlez de claustrophobie !... Eh bien, j'ai fini par avoir une idée. Quand vous n'en pouvez plus, faites comme moi : pensez à des troupeaux d'éléphants en liberté en train de courir à travers l'Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas un mur, pas un barbelé, qui foncent a travers les grands espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout, tant qu'ils sont vivants ; rien ne peut les arrêter - la liberté, quoi ! Et même quand ils ne sont plus vivants, peut-être qu'ils continuent à courir ailleurs, qui sait, tout aussi librement. Donc, quand vous commencez à souffrir de claustrophobie, des barbelés, du béton armé, du matérialisme intégral, imaginez ça, des troupeaux d'éléphants, en pleine liberté, suivez-les du regard, accrochez-vous à eux, dans leur course, vous verrez, ça ira tout de suite mieux..." (211)

"On commence par dire, mettons, que les éléphants c'est trop gros, trop encombrant,(...), qu'ils sont un anachronisme, et puis on finit par dire la même chose de la liberté - la liberté et l'homme deviennent encombrants à la longue..." (222)

Le concept de "marge" :

"Il faut absolument que les hommes parviennent à préserver autre chose que ce qui leur sert(...), qu'ils laissent de la marge, une réserve, où il leur serait possible de se réfugier de temps en temps." (83)

"Une civilisation uniquement utilitaire ira toujours jusqu'au bout, c'est à dire jusqu'au camp de travail forcé. Il nous faut laisser de la marge." (83)

"Le territoire se soulageait sur Morel de toutes ses hantises secrètes". (106)

"Ce qu'il défendait, c'était une marge humaine, un monde, n'importe lequel, mais où il y aurait place même pour une aussi maladroite, une aussi encombrante liberté. Progression des terres cultivées, électrification, construction de routes et de villes, disparition des paysages anciens devant une œuvre colossale et pressante, mais qui devait rester assez humaine cependant pour qu'on pût exiger de ceux qui se lançaient ainsi en avant qu'ils s'encombrent malgré tout de ces géants malhabiles pour lesquels il ne semblait plus y avoir place dans le monde qui s'annonçait." (181)

"Le règlement de comptes entre les hommes frustrés par une existence de plus en plus asservie, soumise, et la dernière, la plus grande image de liberté vivante qui existât encore sur terre, continuait à se jouer quotidiennement dans la forêt africaine. Il était difficile d'exiger du paysan africain qui n'avait pas sa ration suffisante de viande, qu'il entourât les éléphants du respect nécessaire : et sa misère physiologique rendait cette campagne pour la protection de la nature encore plus urgente. Mais quelles que fussent la difficulté et la multiplicité des taches. il fallait se charger, en dépit de tous les obstacles, d'une besogne supplémentaire en s'encombrant encore des éléphants. Morel refusait de transiger là-dessus. Saboteur de l'efficacité totale et du rendement absolu, iconoclaste de la sueur et du sang érigés en système de vie, il allait faire tout son possible pour que l'homme demeurât à jamais comme un bâton dans ces roues-là. Il défendait une marge où ce qui n'avait ni rendement utilitaire ni efficacité tangible, mais demeurait dans l'âme humaine comme un besoin impérissable, pût se réfugier. C'était ce qu'il avait appris derrière les barbelés des camps de travail forcé. C'était une instruction, une leçon que ni lui ni ses camarades n'étaient près d'oublier. Voilà pourquoi il avait choisi de mener avec tant d'éclat sa campagne pour la protection de la nature. Les résultats étaient encourageants : on en parlait partout, à la radio, à la télévision, dans la presse ; ii était devenu un hors-la-loi populaire, un "bandit d'honneur" ; il avait ému l'opinion publique et, peu à peu, chacun comprenait l'importance de l'enjeu. " (182)

"(...)Ils n'avaient pas encore connu les camps de travail forcé, cette apothéose de l'utilitarisme et du rendement intégral dans la marche en avant. Ils ne pouvaient  donc pas imaginer à quel point la défense d'une marge humaine assez grande (...) pour contenir les géants pachydermes pouvait être la seule cause digne d'une civilisation, quelles que fussent les (...) idéologies dont on se réclamait." (259)

(bis- déjà citée ci-dessus) "Il commença par parler à Morel de la curiosité suscitée partout par sa personne et par sa pétition qui se couvrait de centaines de milliers de signatures...
- On vous prête des arrière-pensées politiques... On dit que les éléphants sont pour vous le symbole de l'indépendance africaine. Les nationalistes le proclament ouvertement et vous donnent leur appui...
Morel acquiesça.
- J'ai vu ça. Tout le monde trouve malin d'annexer les éléphants, mais personne ne fait rien pour eux. Remarquez, que chacun associe les éléphants à ce qu'il y a en lui de plus propre, moi, ça me va. Pour le reste, qu'ils soient communistes, titistes, nationalistes, arabes... ou tchécoslovaques je m'en fous... Ça ne m'intéresse pas. S'ils sont d'accord là-dessus, moi, ça me va. Ce que je défends, c'est une marge - je veux que les nations, les partis, les systèmes politiques, se serrent un peu, pour laisser de la place à autre chose, à une aspiration qui ne doit jamais être menacée... Nous faisons ici un boulot précis -la protection de la nature, à commencer par ses plus grands enfants... Faut pas chercher plus loin." (347)

Aphorismes provocateurs et fulgurants :

"les prisons coloniales sont les antichambres des ministères [africains]." (142) énoncé par Waïtiri

"Un maquis, vous dis-je, une poignée d'humanité, un rêve généreux et toute la pureté qu'il faut pour faire de grands massacres..." (149)

"Personne n'est arrivé à résoudre cette contradiction qu'il y a à vouloir défendre un idéal humain en compagnie des hommes." (152) Peer Qvist

"...On ne peut pas juger les hommes par ce qu'ils font quand ils enlèvent leur pantalon. Pour leurs vraies saloperies, ils s'habillent." (156)

"...avec ce terrible accent allemand qui la rendait moins jolie, par je ne sais quel prodige..." (155)

"Mon petit vieux, vous souffrez d'une idée trop noble de l'homme. Vous finirez par devenir dangereux." (184)

"Elle allait sûrement avoir une portée tous les six mois. C'était toujours comme ça, après les guerres. Elle cherchait à rattraper d'un côté ce qu'elle avait perdu de l'autre. Non, décidément, il ne pouvait se charger du chiot" (220)

"Essayez d'expliquer que les Oulés ne sont pas partis à la conquête de leur indépendance politique, mais des couilles d'éléphants." (227)

"On n'apprend rien à un gars en le tuant... Au contraire, on lui fait tout oublier." (347)

"Si en laissant l'Afrique, la France pourrait assurer le respect des éléphants, cela voudrait dire que la France resterait en Afrique pour toujours... (348)


La présence de l'Histoire au sein du récit :

"On le regardait, bouche bée. en silence. Puis quelques-uns commencèrent à comprendre. Il y eut quelques rires rauques, mais tous nous ressentions confusément qu'au point ou nous en étions. s'il n'y avait pas une convention de dignité quelconque pour nous soutenir, si on ne s'accrochait pas à une fiction, à un mythe, il ne restait plus qu'à se laisser aller, à se soumettre à n'importe quoi et même à collaborer.  (207)

"Si ces trois blancs-becs n'en sont pas au point de vouloir donner leur vie, s'il le faut, pour la défense de la nature, c'est qu'ils n'ont pas encore assez souffert eux-mêmes. Je finirai par croire que le colonialisme n'a pas été pour eux une école suffisamment dure, qu'il ne leur a rien appris à cet égard, que le colonialisme français a traité en fin de compte la nature avec pas mal de respect. Il leur reste encore beaucoup à apprendre et le peuple français ne donne pas ce genre de leçons. Les hommes de leur race s'en chargeront. Ils auront un jour leurs Staline, leurs Hitler et leurs Napoléon, leurs Führer et leurs Duce, et ce jour-là, leur sang lui-même gueulera dans leurs veines pour réclamer le respect de la vie - ce jour-là, ils comprendront. " (305)

"J'ai fait de la résistance sous l'occupation... C'était pas tellement pour défendre la France contre l'Allemagne, c'était pour défendre les éléphants contre les chasseurs." (348)

"Eh bien! monsieur, remplacez le mot "France" par le mot "humanité" , et vous avez votre Morel. Il voit, lui, l'espèce humaine telle une princesse des contes ou la Madone des fresques, comme vouée à un destin exemplaire... Si elle le déçoit, il en éprouve la sensation d'une absurde anomalie, imputable aux fautes des hommes, non au génie de l'espèce... Alors il se fâche et essaie d'arracher aux hommes un je ne sais quel écho de générosité et de dignité, un je ne sais quel respect de la nature... voilà votre homme. Un gaulliste attardé. Ça me parait évident.
Haas l'écoutait avec sur le visage toute l'expression de mépris que sa barbe lui permettait de manifester. Décidément les hommes étaient à ce point imbus d'eux-mêmes qu'ils étaient absolument incapables de comprendre que quelqu'un pût en avoir assez d'eux (...) et décider d'aller vivre parmi les éléphants parce qu'il n'y avait pas au monde de plus belle compagnie." (418)


A propos du titre "Les racines du ciel" : (voir aussi à ce sujet le chapitre "références littéraires" à Platon)

"Le profond amour pour les racines vivantes qu'une force toute-puissante avait implantée dans la terre et dont quelques-unes étaient à tout jamais enfoncées dans le cœur des hommes"... (265)

"C'était exact. Les racines étaient innombrables et infinies dans leur variété et leur beauté et quelques-unes étaient profondément enfoncées dans l'Ame humaine - une aspiration incessante et tourmentée orientée en haut et en avant - un besoin d'infini, une soif, un pressentiment d'ailleurs, une attente illimitée - tout cela qui, réduit à la dimension des mains humaines, devient un besoin de dignité. Liberté, égalité,fraternité, dignité...  Il n'y avait pas de racines plus profondes et pourtant, de plus menacées. Peer Qvist n'avait jamais transigé avec sa mission de naturaliste et tous ceux qui tentaient d'arracher de la terre ces racines l'avaient toujours trouvé sur leur chemin. Et tout restait encore à faire, et il était pourtant si vieux." (266)

"Et Peer Qvist, avec sa petite Bible à la main, réaffirmant devant la cour son intention de continuer la lutte, de ne jamais renoncer à défendre ces racines infiniment variées que le ciel avait planté dans la terre et aussi dans la profondeur des âmes humaines qu'elles agrippaient comme un pressentiment, une aspiration, un besoin de justice, de dignité, de liberté et d'amour infinis. (286)

"Du Baïkal à Grenade et de Pittsburgh au Tchad, le printemps souterrain qui vivait sa vie cachée dans la profondeur des racines allait surgir à la surface de la terre de toute la puissance irrésistible de ses milliards de pousses faibles et tâtonnantes. Il pouvait presque entendre ce lent cheminement vers l'air libre et la lumière, ce bruissement timide et clandestin. Il était très difficile de percevoir ces petits craquements, à peine audibles et biscornus, des souches qui cherchent à se frayer un
chemin à travers toute l'épaisseur d'une acceptation millénaire. Mais il avait une oreille très fine et exercée à suivre sur toute l'étendue du globe la lente poussée,
millimètre par millimètre, de ce vieux et difficile printemps..."  (405)
 
 
Enjeux "Moreliens" :

"Les empêcher de marcher sur nos traces" [des civilisations occidentales]." (145) Saint-Denis

"N'importe quel gars qui a connu la faim, la peur ou le travail forcé, commence à comprendre que la protection de la nature, ça le vise directement.(...)  Au point où nous en sommes, avec tout ce que nous avons inventé, et tout ce que nous avons appris sur nous même, nous avons besoin de tous les chiens, de tous les oiseaux, de toutes les bestioles que nous pouvons trouver... les hommes ont besoin d'amitié." (214)

" - Sacré nom de nom, cria l'étudiant exaspéré, répondez une fois pour toutes directement, au lieu de filer en oblique ! Est-ce que vous êtes pour la liberté des peuples, oui ou non ?" Morel avait instinctivement ouvert la bouche pour répondre, mais s'arrêta à temps. Ce n'était pas la peine. S'ils n'avaient pas encore compris, c'est qu'ils n'avaient vraiment pas ça en eux. On l'a, ou on ne l'a pas. Ils n'étaient pas les seuls à ne pas l'avoir. Ce n'est pas encore aujourd'hui, pensa-t-il gravement, que les peuples du monde allaient descendre dans la rue pour réclamer de leurs gouvernements quels qu'ils soient le respect de la nature. Mais ce n'était pas une raison pour se décourager : après tout l'Afrique avait toujours été le pays des aventuriers et des têtes brûlées, et aussi des pionniers, qui y laissaient leurs os pour tenter d'aller toujours plus loin - il n'y avait qu'à faire comme eux. Quant au succès final... Il ne désespérait pas. Il fallait continuer, tout tenter. Évidemment, - si les hommes n'étaient pas capables de se serrer un peu pour tenir moins de place, s'ils manquaient à ce point de générosité, s'ils ne consentaient pas à s'encombrer des éléphants, quel que fût le but poursuivi, s'ils s'obstinaient à considérer cette marge comme un luxe, eh bien ! l'homme lui-même allait finir par devenir un luxe inutile." (301)

"Je crois que Morel s'imaginait que parce que ils avaient été élevés dans les écoles et les universités françaises, qu'ils avaient fait leurs "humanités" (...), ils auraient dû comprendre ce que lui essayait de défendre, quel était le véritable enjeu. Mais ce sont des choses qu'on n'apprend pas dans les écoles. On les apprend à ses dépens. Il faut en baver beaucoup pour comprendre ce que c'est le respect de la nature." (304)

"Cette protection de la nature, qu'ils réclamaient avec tant d'éclat, tant de
ténacité, ne masquait-elle pas une tendresse généreuse, envers tout ce qui souffre, subit et meurt, à commencer par nous-mêmes, qui irait ainsi bien au-delà de la simplicité apparente des buts qu'ils poursuivaient ?" (337)

"Je ne sais pas jusqu'à quel point le public soviétique est au courant du combat de Morel. S'il l'est, il me semble qu'un ouvrier russe, qui peine huit heures par jour à visser des boulons et, le reste du temps, écoute des discours sur la nécessité de visser plus de boulons, plus vite, avec plus d'enthousiasme, je crois que cet ouvrier soviétique aurait une très grande sympathie pour Morel et ce qu'il essaie de sauver." (398)


Autres points de vue :
des politiciens :

"Tant que la protection des éléphants n'était qu'une simple idée humanitaire, une simple question de dignité humaine, de générosité, de cœur, de marge à préserver quelle que fût la difficulté de la lutte, cela ne risquait pas d'aller très loin. Mais dès qu'elle menaçait de devenir une idée politique, elle devenait explosive, et les autorités étaient obligées de la prendre au sérieux." (282)

du chasseur occidental :

"J'ai recueilli, un jour qu'il était saoul, les confidences d'un écrivain américain qui vient régulièrement en Afrique pour abattre sa ration d'éléphants, de lions et de rhinos. Je lui avais demandé d'où lui venait ce besoin, et il avait bu assez pour être sincère : « Toute ma vie, j'ai crevé de peur. Peur de vivre, peur de  mourir, peur des maladies, peur de devenir impuissant, peur du déclin physique inévitable... Quand ça devient intolérable, toute mon angoisse, toute ma peur se concentrent sur le rhino qui charge, le lion qui se lève soudain devant moi dans l'herbe, l'éléphant qui se tourne dans ma direction. Mon angoisse devient enfin quelque chose de tangible, quelque chose qu'on peut tuer. Je tire, et pendant quelque temps, je suis délivré, j'ai la paix complète, la bête foudroyée a entraîné dans sa mort toutes mes terreurs accumulées - pour quelques heures, j'en suis débarrassé. Au bout de six semaines, cela représente une véritable cure dont l'effet persiste des mois..." (288)


de l'africain traditionnel :

"- Mais j'ai cru comprendre que ce sont surtout les indigènes qui abattent les éléphants. (...)
- Seulement, les noirs ont une sacrée excuse : ils bouffent pas à leur faim. Ils ont besoin de viande. C'est  un besoin qu'on a tous dans le sang et on n'y peut rien, pour le moment. Alors, ils tuent les éléphants, pour se remplir le ventre. Techniquement, ça s'appelle un besoin de protéines. La morale de l'histoire ? Il faut leur donner assez de protéines à bouffer pour qu'ils puissent s'offrir le luxe de respecter les éléphants. Faire pour eux ce que nous faisons pour nous-mêmes. Au fond, vous voyez que j'ai un programme politique, moi aussi : élever le niveau de vie du noir africain. ça fait automatiquement partie de la protection de la nature... Donnez-leur assez à bouffer et vous pourrez leur expliquer le reste... Quand ils auront le ventre plein, ils comprendront. Si on veut que les éléphants demeurent sur la terre, qu'on puisse les avoir toujours avec nous tant que notre monde durera, faut commencer par empêcher les gens de crever de faim... ça va ensemble. C'est une question de dignité. Voilà, c'est assez clair, non ? " (350)


de l'africain révolutionnaire marxiste :

"Les intellectuels bourgeois exigeaient de leur société décadente qu'elle s'encombrât des éléphants pour la seule raison qu'ils espéraient ainsi échapper eux-mêmes à la destruction. Ils se savaient tout aussi anachroniques et encombrants que ces bêtes préhistoriques : c'était une simple façon de crier pitié pour eux-mêmes, afin d'être épargnés. Tel était le cas de Morel - cas typique s'il en fut. Il était beaucoup plus commode de faire des éléphants un symbole de liberté et de dignité humaine que de traduire ces idées politiquement en leur donnant un contenu réel. Oui, c'était  vraiment commode : au nom du progrès, on réclamait l'interdiction de la chasse aux éléphants et on les admirait ensuite tendrement à l'horizon, la conscience tranquillisée d'avoir ainsi rendu à chaque homme sa dignité. On fuyait l'action mais on se réfugiait dans le geste. C'était l'attitude classique de l'idéaliste occidental.   
(...) Pour le moment, le marxisme lui-même était un luxe difficile. Les nationalismes nouveaux avaient tout à gagner dans l'immédiat à se placer sur le terrain du sentimentalisme bourgeois décadent, où la "beauté des idées" était un argument souvent décisif, plutôt que sur celui du matérialisme historique qui visait la bourgeoisie dans ses entrailles." (355) Waïtiri

"Fields devait plus tard publier une de ces photos avec une légende qui citait entre guillemets l'explication que Waïtari lui avait donnée : "Nous avons fait cela pour
en finir avec le mythe des éléphants. On s'efforce de cacher notre lutte pour l'indépendance sous le rideau de fumée d'une prétendue campagne pour la protection de la nature. C'est une manoeuvre classique de l'Occident : dissimuler sous de grands mots et de grands principes humanitaires des réalités hideuses. Il fallait en finir avec cette tactique. Désormais, c'est fait." (371)

"Gloire aux illustres pionniers" :

- Dis moi, photographe, tu crois toujours que je suis fou ?
- Oui.
(...)
- Tu te rappelles, le reptile préhistorique qui est sorti pour la première fois de la vase, au début du primaire ? Il s'est mis à vivre à l'air libre, à respirer sans poumons, en attendant qu'il lui en vienne ?
- Je ne me rappelle pas, mais je l'ai lu quelque part.
- Bon. Eh bien ! ce gars-là, il était fou, lui aussi.
Complètement louftingue. C'est pour ça qu'il a essayé. C'est notre ancêtre à tous, il ne faudrait tout de même pas l'oublier. On serait pas là sans lui. Il était gonflé, il
n'y a pas de doute. Il faut essayer, nous aussi. C'est ça, le progrès. A force d'essayer, comme lui, peut-être qu'on aura à la fin les organes nécessaires, par exemple l'organe de la dignité, ou de la fraternité... (444)

- Il n'était pas désespéré. Il ne détestait pas du tout les hommes... Au contraire, il leur faisait confiance, c'était un homme qui riait beaucoup, qui était gai... Il aimait la vie, et la nature, et...
- Et les éléphants, je suppose ?
Elle ne répondit pas, mais son demi-sourire était une réponse.
- Donc vous êtes restée tout simplement avec lui ?
Elle ne semblait pas avoir entendu. Ses yeux, son sourire allaient ailleurs, elle parlait rapidement.
- Il n'a jamais été découragé, même par l'échec de la conférence. Il a dit tout de suite qu'il y en aurait une autre et qu'ils prendraient les mesures de préservation
nécessaires. Mais il fallait continuer à manifester, parce que ces choses-là ne se font pas toutes seules, il faut toujours se battre pour les obtenir, à cause de l'inertie générale, et surtout parce que les gens ont besoin d'être encouragés et renseignés. Voilà pourquoi il était tellement important pour lui de continuer, pour montrer que c'était possible, pour réveiller les gens, les empêcher de croire toujours au pire, et qu'il n'y a rien à faire, alors qu'il suffit de ne pas se laisser décourager... (470)