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Style et Ajarismes dans "Les racines du ciel
Par E. Ploquin 
 
Préliminaire : Y a-t-il un style propre à Émile Ajar ? Peut-on parler "d'ajarismes" ? En 1956, Gary n'a pas produit d'œuvre sous ce pseudonyme. Cependant, rétroactivement, il semble que certaines figures de styles ou tonalités du récit dans les "racines" font penser à ce que seront les caractéristiques ajariennes. De quoi s'agit-il ?

D'un art quasi proche de la rhétorique : quand Shakespeare charge ses phrases de poésie, à en noyer l'entendement de son ennemi pour mieux le défaire, Ajar/Gary ne tend-t-il pas au même but en inversant le procédé, c'est-à-dire en recourant à l'ellipse, ou plus souvent encore en utilisant la langue à contre-emploi ou en détournant le sens de façon insidieusement  ironique et sous couvert de naïveté feinte ? Une incongruité déstabilisante, parfois provocatrice, met l'interlocuteur - et le lecteur témoin actif - dans une procédure de réflexion qui le mobilise au dépends de sa contre argumentation. Lorsqu'il comprend, il réalise qu'il n'a pu parer l'intrusion de l'idée dans son contre-argumentaire, il n'a pas eu le temps de se mobiliser pour organiser une défense éventuelle, un rebond. Dans les deux cas, la figure de style, brillante ou surprenante, agit perfidement comme un cheval de Troie dans la citadelle de l'interlocuteur. Ces passages illustrent l'art du non dit, du raccourci, du laissé en blanc à compléter, et servent souvent la cause de l'innocence, de la dénonciation du mal et celle de l'humour. L'intelligence du lecteur est sollicitée et excitée par une figure : pendant le temps que la compréhension s'effectue, le raisonnement a été énoncé.
Au delà du judo rhétorique exercé avec ou sans préméditation, l'ajarisme exploite les tournures langagières,  avec une candeur de naïf et une innocence de juste qui rappellent celles de l'enfance. Si les Ionesco et autre Beckett démontaient l'absurdité du langage et de ses tournures idiomatiques, Gary-Ajar, plus modestement et plus sournoisement les utilisent, les réinvestit, parfois à contre-emploi, en tire l'inspiration de son style tout empreint de sensibilité d'ironie et d'humour. (Se reporter au chapitre "citations : Aphorismes provocateurs et fulgurants).
 
 
Jalons d'Ajarismes ?

- La sincérité de Laurençot est peinte avec une rhétorique utilisant la naïveté (82) ...

-"Et M.Ornando vous propose, à vous personnellement, vingt mille dollars si vous laissez cet homme tranquille, bégaya le secrétaire, complètement épouvanté, sans doute parce qu'il n'avait pas encore la foi illimité de son maître dans la bassesse humaine." (85) On est en présence d'une utilisation à contre-emploi du mot "foi" ("foi en la bassesse"), mais ironiquement cela est justifié si l'on se rend compte que cette bassesse (la vénalité du gouverneur sur laquelle porte l'ironie) peut en l'occurrence servir insidieusement une bonne cause (la libre circulation de Morel) !

- ..."nuage de poussière soulevé par l'indignation". La formulation résulte d'une exagération grotesque, à la mesure du personnage d'Ornando (85) Il y a également amalgame et raccourci entre deux notions qui se retrouvent dans une caricature à grands traits du personnages, et ce malgré deux registres strictement distincts - physique et moral.

- "il sut éviter de penser" . Il y a de l'ironie dans cette contradiction (87).

- "Elle devait se dire que l'on peut toujours compter sur un gentleman lorsqu'il s'agit de ne pas comprendre une femme" (99). Nous sommes devant un paradoxe car on compte sur quelqu'un pour quelque chose, "compter sur" est donc apparemment utilisé à contre-emploi, mais en fait cela peut se trouver justifié  car Minna souhaite rester secrète, elle libère juste la soupape de ses paroles mais veut que rien ne soit dévoilé. 

- "Est-ce que je peux vous parler ?" (...) je vis seul dans la brousse et il est très mauvais de retourner pour neuf mois dans la forêt avec l'image d'une fille comme celle-là dans les yeux. Ça gratte, gratte jusqu'à donner l'impression d'avoir non pas choisi sa vie, mais de l'avoir manquée. Je répondis oui, naturellement. J'espère que vous en conclurez que je suis une nature forte, qui ne craint pas de braver le danger."(113).  Plusieurs retournements en contre pied traduisent les hésitations de St Denis. Pour finir, on joue sur le fait que l'acte courageux de ne pas céder au charme de Minna est reporté et que pour le moment c'est plutôt la tentation qui semble avoir pris le dessus. La faiblesse est retournée en force sur une simple promesse sur l'avenir qui masque en fait la présente capitulation... Gary est souvent le peintre attentif, indulgent voire attendri et des faiblesses de l'existence, qu'il rehausse grâce à une présentation humoristique.

- Saint-Denis décrit à Tassin le personnage de Morel comme un prophète à la fois inspiré et désarmant, incarnant une confiance sans faille en l'humanité, à en frôler la naïveté... Tout cela semble si utopiste à St Denis qu'il en conclue à une maladie mentale, d'autant plus dangereuse qu'elle semble contagieuse et qu'il se sent lui-même atteint (134). Malgré son pragmatisme face aux prêcheurs d'espérance, aux religions, Saint-Denis n'en est pas moins le témoin d'une grande vulnérabilité de la condition humaine et d'un grand vide existentiel. Comme beaucoup sans doute, il ne demande qu'à adhérer à une espérance sans être dupe de la naïveté avec laquelle ce genre de croyance doit être entourée. A ce moment, Saint-Denis nous montre un côté désabusé de sa personnalité qui rappelle le fond pessimiste des personnages d'Ajar.

- "Les chiens, ça suffit vraiment plus. Les gens se sentent drôlement seuls, ils ont besoin d'une autre compagnie : il leur faut quelque chose de plus grand, de plus costaud, qui puisse vraiment tenir le coup. Non, les chiens ne suffisent plus, il faut au moins des éléphants." (284) (voir aussi 134 et 154)
Les petits animaux de compagnie pansent des petites plaies affectives, pour les malaises plus importants, il faut de gros animaux. Si la compagnie des animaux est un remède à la solitude humaine, alors aux grands maux les gros remèdes, car les chiens & chats ne suffisent plus (cf 18). Ce thème de la profonde solitude humaine et de la recherche un peu naïve d'une solution par l'affection d'animaux impossibles nous rappelle le point de départ de "Gros Calin".

- (220)"Elle allait sûrement avoir une portée tous les six mois. C'était toujours comme ça, après les guerres. Elle cherchait à rattraper d'un côté ce qu'elle avait perdu de l'autre. Non, décidément, il ne pouvait se charger du chiot" .
Le baby boom d'après guerre est évoqué au coin d'un dialogue sans rapport, par le biais anecdotique de l'adoption d'une chienne. Généralisation en raccourci, aphorisme .
- (318) Alors que Waïtiri discute avec Dageon de l'avenir de l'Afrique, il prend en exemple la valeur des esclaves africains qui ont construit le sud des États-Unis d'Amérique. En même temps qu'il vante la race africaine il ne peut s'empêcher de prendre un ascendant sur celle-ci en précisant que les esclaves avait été vendus par sa famille aux négociants négriers. Cela fait un peu froid dans le dos quand on sait les ambitions de meneur qu'avance Waïtiri, et c'est un peu amusant de constater son manque de contrôle qui révèle promptement sa  vraie nature.

- (385) Waïtiri voudrait être invité à la conférence des "peuples coloniaux" de Bandoeng. Malgré sa rhétorique et son instruction, ne commet-il pas un lapsus significatif de ses réelles motivations, ne devait-il pas dire des peuples colonisés ? L'expression semble un choix délibéré de Gary - léger dérapage de langage, apparemment anodin - puisque l'expression usuelle est la conférence des pays "non-alignés".

- (444) La métaphore du reptile qui se hisse hors de l'eau et gagne ses poumons échappant ainsi à une mort certaine, s'applique à l'homme du XXe siècle dans la situation de son lointain ancêtre animal : la solution pour sa subsistance passe par sa capacité à évoluer face aux hostilités. A plusieurs reprises, les personnages en appellent de façon utopique à un organe des sentiments humanitaires qui manquent cruellement à l'espèce pour assurer sa propre survie.  Entre la pilule d'humanité et l'organe de l'humanitaire, le python  primitif (ajarien de Gros Calin ?) a fait du chemin...

- (439) A la fin du roman, lors de leur pénible marche, Abe Fields ose une comparaison à partir de Minna qui se remaquille alors qu'elle vit un calvaire : les prix Nobel ne sont que du rouge sur les lèvres de l'humanité. Insidieusement, Gary compare donc l'humanité à une prostituée ! .

humour

- (68) Haas, capteur d'animaux, est à l'hôpital après avoir été blessé par Morel. Il connaît bien les mœurs de ces animaux et il imite leur langage. Quand il évoque la souffrance d'une mère au chevet de son petit et qu'il en imite le cri, cela est si "parlant" que l'infirmière se précipite à son chevet !

- (202) Il y a de l'ironie irrévérencieuse dans le personnage d'Ostrach s'entretenant avec les journalistes à propos du côté subversif des éléphants puis de la provocation de la part du même,israélite, qui jure par le nom de "Jésus Christ" .

- (263) Forsythe évoque son discours antiraciste avec un humour détaché, dont seul le lecteur sait qu'il n'a été qu'un aveu public forcé lu sous la menace de la torture en captivité pendant la guerre de Corée .
 

Autres exemples de rhétorique Garyenne

- La première rencontre de Minna et Morel donne  lieu à une de ces répliques cryptées par un chiasme pas tout à fait explicite  (50) : "Je donnerais n'importe quoi pour devenir un éléphant(...) c'est dire que je n'ai rien contre les Allemands en particulier" (50). Les hommes sont aux éléphants ce que les allemands furent aux prisonniers, une menace. Moralité : le statut de bourreau n'est pas l'apanage d'une nation.

- "Au fond, ce sont des gens qui sont convaincus qu'une colonisation qui n'aboutit pas à un mouvement séditieux ou à des massacres n'est pas une colonisation réussie. Peut-être ont-ils raison, en un certain sens" (76). La pensée du gouverneur situe son personnage qui ne prend pas explicitement parti, et par son ironie récapitule tout le malaise des dominants. De sa formulation, il peut aussi bien ressortir que la "raison" est dans la persévérance du dominant ou qu'elle s'arrête juste à l'exact prognostic d'un carnage annoncé, remettant en cause la conduite à suivre...

- "C'était évidemment une éminente entreprise de ce monde, vouée irrémédiablement aux mêmes bassesses et aux mêmes compromissions que toutes les autres" (147). St Denis développe une argumentation à contre courant pour s'expliquer la formation du maquis : Il cherche à tout prix une logique et même celle du pire pour se rassurer. Peut-être parce qu'elle permet de mieux comprendre l'histoire des horreurs, et permet un fatalisme qui sauve les consciences d'une culpabilité infinie. Il semble qu'il serait déstabilisé par le fait qu'une logique, même cynique, pourrait être remise en cause. Concrètement, il est rassuré par le fait qu'autant de bandits groupés autour de Morel ne puissent avoir été rassemblés par Morel et ses idéaux, mais bien par Waïtiri et ses stratégies manipulatrices et intéressées.