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Comparaisons et références littéraires
Gary avoue lui-même dans "la nuit sera calme" que son style est certainement empreint des événements, des rencontres et des œuvres qui l'ont marqué, et que c'est justement du brassage de toutes ces impressions digérées que ressort son originalité. Avec beaucoup de prudence et de modestie, nous voudrions ici faire part de quelques rapprochements littéraires possibles qui nous sont apparus au cours de la lecture des "Racines". Voici ces quelques notes de lecture - observations, impressions & intuitions - qui ne se prétendent pas travaux littéraires :
1- Rapprochements formels

    roman à personnages

- Choderlos de Laclos, intuitif et génial, mène ses "liaisons dangereuses" comme une partie d'échec, c'est à dire en échafaudant l'intrigue au gré des correspondances entre les participants, en suivant leurs propres stratégies. Dans les "Racines du ciel", Gary semble procéder de même, donnant l'impression d'entamer sa rédaction sans avoir connaissance de la liste préétablie de tous les coups qui seront joués. Sa verve de conteur transparaît à plusieurs niveaux, habitant tour à tour les personnages-mêmes du récit, réagissant avec eux au fur et à mesure de la trame qu'il construit et nous livre, aussi avec les failles humaines inhérentes à une certaine improvisation au sein d'une structure narrative complexe (il a été dit "baroque"...). Redites, ruptures narratives, irruptions dynamisantes, relance du récit, mises en abîme de la narration, envolées, hypertrophies : n'est-on pas en présence d'une conception rapsodique du roman, ou d'un romancier qui se conduit à la façon d'un conteur ?...
   
    roman picaresque   

- Cervantès. Le colonel Babock est une sorte de chevalier errant : il vit dans un monde imaginaire et n'est le conquérant que de ses lubies... Morel, par sa quête et ses errances, imprime également un aspect indéniablement picaresque à cette épopée.

- Morris. Le roman s'achève comme un western, avec l'image deTassin, le père jésuite en philosophe aventurier à cheval et solitaire...

    roman philosophique

- Herman Melville. Morel agit un peu comme un anti Achab, le héros de "Moby Dick". D'un côté, le capitaine s'enferme dans son obstination de vengeance et détruit ceux qui l'entourent dans la réalisation  de son  entreprise égoïste, de l'autre côté, Morel est entêté dans son optimisme et souhaite éclairer l'humanité entière pour son salut. L'un poursuit une baleine, l'autre sauve les éléphants. Tous deux sont pleinement focalisés sur leur objectif.
On pourrait aussi envisager le cas d'Orsini en Achab et de Morel en baleine blanche (292), pour évoquer le côté compulsif de la rancœur du chasseur.

- Jack London Dans son "vagabond des étoiles", Jack London met en scène un processus d'évasion basé sur la seule force de l'imagination. Le héros, confiné à l'isolement du cachot et de la contrainte de la camisole, investit le territoire de liberté qui lui reste et qu'on ne peut lui ôter : avec la forme la plus forte de résistance à l'oppression, il se créé une double vie artificielle, une existence virtuelle parallèle. Par sa volonté de sujet imaginant, et du fait de l'impasse de sa vie corporelle, il arrive à reléguer la dimension physique de son corps à un rang secondaire. C'est ce processus qui est mis en œuvre par Duparc durant sa captivité concentrationnaire. Il est troublant de noter que le héros du roman de London s'appelle lui-même Ed Morrell...

    conte

- Contes des milles et une nuits. Une nuit de récit et de souvenirs (283 et 494-495)
Un Saint (Denis) raconte à un jésuite ! Il faut aussi y voir Gary qui raconte à son lecteur.

    évangile

- Il y a quelque chose de christique dans la mission que se donne Morel. Du Christ, il a en effet la foi profonde et entière en ses principes, la vocation de prêcheur (même dans le désert), quelques moments de doute... Ses compagnons ressemblent à ses apôtres, dont certains le trahissent. A la fin du livre son message ressemble au testament "vous ferez cela en mémoire de moi". Il a sa Marie Magdeleine en la personne de Minna... Le gouverneur se comporte un peu en Ponce Pilate... Pour le commun des mortels, il est mort, assassiné par Youssef, mais les gens continuent d'espérer en sa présence, et en fait Morel continue sa vie dans un autre monde, invisible, inconnu du public, grâce auquel il rayonne davantage dans l'imaginaire des hommes. Un des personnages, Ostrach le professeur israélite, jure "Jésus Christ!" au lieu du plus courant "nom de Dieu!", il soulève à son propos, comme à propos des éléphants - sous-entendu de Morel y compris - la question de la part subversive de leur existence.

    roman américain

Outre Jack London et Hermann Melville déjà cités, on a pu lire ici ou là que des écrivains comme Conrad avaient eu une certaine influence. Gary lui-même a revendiqué cette influence (voir ci-après chapitre intitulé "citations de l'auteur", extrait de "La nuit sera calme"). Le général Français évoqué  (138) pourrait être une réminiscence du colonel Kurtz du "Cœur des ténèbres", mais cela ne constitue qu'une maigre référence... Davantage, il faudrait chercher une inspiration dans la forme enchâssée de la narration, dans les mises en abîme du récit au moyen de discours emboîtés des personnages selon qu'ils soient conteurs ou auditeurs rapporteurs : dans "Au cœur des ténèbres", Conrad écrit en incarnant un personnage qui écoute Marlow lui conter, le temps d'une marée, l'aventure de Kurtz. (voir aussi l'avis de J.-M. Catonné, sur le rapport au roman américain dans le chapitre annexe ci-après)



2- Rapprochements plus anecdotiques et incertains :


- La paranoïa d'Othello de Shakespeare nous revient en mémoire lorsque Gary nous décrit les tergiversations des gouvernements occidentaux face "l'affaire Morel". Ceux-ci se focalisent sur l'idée d'un soulèvement anti colonial masqué par les agissements superficiels du défenseur de la nature. Tout comme le héros Shakespearien, ils s'obstinent et s'acharnent à trouver les preuves de leur erreur, sans la remettre en cause fondamentalement.

- Rostand Saint Denis est un pâle Cyrano, qui, parce qu'il ne peut rivaliser avec la force d'admiration que déclenche Morel, aide néanmoins celui-ci et Minna (Christian et Roxanne) grâce à son statut hiérarchique (158). Le panache en moins, son âge et son manque de charisme constituent son "nez".

- Butor.  On connaît la querelle qui a opposé Romain Gary avec les chantres du nouveau roman et "Butor" est ici le nom donné au cheval de Fargue le franciscain 260 !



et enfin :

- La lecture des "racines du ciel" a peut-être influencé Hubert Reeves dans son livre "compagnon de voyage" la page 303 y fait particulièrement penser.

- La lecture des "racines du ciel" a certainement influencé Bernard Moitessier dans sa façon de voir le monde. Son livre culte "longue route" fait explicitement référence à l'œuvre de Gary (page 144 ed. Arthaud).
 
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